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En Chine, une mère parle chaque semaine à son fils mort — sans savoir qu’il a été remplacé par une IA

Publié par Elsa Fanjul le 28 Avr 2026 à 13:30

Une octogénaire chinoise appelle son fils chaque semaine en visio. Elle lui demande quand il va rentrer, s’inquiète de sa santé, lui dit qu’il lui manque. Lui répond qu’il est débordé par le travail, mais qu’il passera bientôt. Sauf que ce fils est mort dans un accident de voiture. Et que la personne à l’écran n’existe pas. C’est un avatar numérique, fabriqué par une entreprise spécialisée dans la reproduction par intelligence artificielle. La famille a décidé de ne jamais lui dire la vérité.

Traditional Chinese temple entrance at golden hour, red paper lanterns hanging in rows, dragon sculp

Un petit-fils qui commande un double numérique de son père

L’histoire, rapportée par le South China Morning Post via le média chinois Litchi News, se déroule dans la province du Shandong. Le fils unique d’une femme âgée de plus de 80 ans décède dans un accident de la route. La vieille dame souffre de problèmes cardiaques. La famille craint que l’annonce du décès ne provoque un choc fatal.

C’est le petit-fils du défunt qui prend alors une décision radicale. Plutôt que de risquer la vie de sa grand-mère en lui annonçant la mort de son père, il contacte un prestataire spécialisé dans les clones IA de personnes décédées. Il fournit des photos, des vidéos et des enregistrements audio. À partir de ces données, l’entreprise génère un avatar capable de parler, de bouger et de reproduire certains traits de personnalité du défunt.

Pour justifier pourquoi son fils ne passe plus la voir, le clone lui explique qu’il a déménagé dans une autre ville pour des raisons professionnelles. La mère accepte l’explication. Et les appels vidéo commencent.

« Réconforter les vivants » : un marché en pleine explosion

Ce cas n’est pas isolé. En Chine, depuis plusieurs années, des entreprises proposent de recréer numériquement des proches décédés. Le principe est simple : à partir de données visuelles et sonores, un algorithme fabrique un avatar animé capable de tenir une conversation. Plus il y a de données disponibles, plus le clone est crédible. Mais même avec peu de matière, le résultat suffit souvent à tromper une personne âgée via un écran de téléphone.

Écran d'ordinateur montrant la création d'un avatar IA

Le marché se développe à grande vitesse. Plusieurs prestataires proposent désormais des abonnements mensuels pour interagir régulièrement avec ces avatars. Un entrepreneur du secteur, cité par le South China Morning Post, résume son activité avec une franchise désarmante : il reconnaît être dans le métier de « réconforter les vivants ». Pas de guérir le deuil. Pas de remplacer les morts. Juste d’adoucir le quotidien de ceux qui restent. La nuance est mince, mais elle dit tout sur la philosophie de cette industrie naissante. Pendant ce temps, dans d’autres domaines, l’IA soulève des questions judiciaires inédites.

Reste une question qui dépasse largement le cas chinois : jusqu’où peut-on aller pour protéger quelqu’un de la réalité ?

Un mensonge bienveillant ou une ligne rouge franchie ?

Quand l’histoire a fuité en ligne, les réactions ont été explosives. En Chine d’abord, puis dans le monde occidental. Deux camps se sont immédiatement formés, avec une violence qui dit beaucoup de notre rapport collectif à la mort et à la technologie.

D’un côté, ceux qui voient dans ce geste un acte d’amour. La grand-mère est fragile, son cœur ne tiendrait peut-être pas le choc. Lui épargner cette douleur, même par un mensonge technologique, relève selon eux de la protection. De l’autre, ceux qui estiment que cette famille a privé une femme de son droit le plus fondamental : celui de savoir que son fils est mort. De pleurer. De faire son deuil. De dire adieu, même dans la douleur.

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Car c’est bien là que le débat se cristallise. Cette femme n’a jamais consenti à parler à une intelligence artificielle. Elle ne sait même pas que cette technologie existe. Elle croit, chaque semaine, avoir son fils en face d’elle. Elle lui dit qu’il lui manque. Et une machine lui répond que tout va bien. Certains spécialistes du fonctionnement psychologique s’interrogent sur les dégâts que provoquerait la découverte de la vérité.

Ce que les psys redoutent le plus

Imaginez une seconde. Vous apprenez que la personne à qui vous parlez depuis des mois — votre propre enfant — n’a jamais été là. Qu’il est mort depuis longtemps. Que tout le monde autour de vous le savait. Et que chaque appel, chaque sourire à l’écran, chaque « je t’aime maman » était généré par un logiciel.

Mains d'une personne âgée tenant un téléphone en visio

Des spécialistes du deuil alertent sur le double traumatisme que représenterait une telle révélation. Le premier : apprendre la mort de son fils, brutalement, avec des mois de retard. Le second, peut-être pire : réaliser que ses propres proches ont orchestré cette mise en scène. La trahison de confiance s’ajoute à la perte. Le deuil, au lieu d’être accompagné, est percuté de plein fouet par un sentiment d’humiliation.

Les faits rapportés n’ont pas pu être vérifiés de manière indépendante, précise le South China Morning Post. Mais l’existence de ces services, elle, est parfaitement documentée. Et les cas similaires vont se multiplier. Car aucune loi, nulle part dans le monde, n’encadre aujourd’hui l’utilisation de clones IA de défunts sans le consentement de la personne à qui on les présente. Même les études sur l’impact de l’IA peinent à anticiper ces usages.

Un vide juridique mondial qui fait froid dans le dos

En Chine, aucun texte de loi ne régit spécifiquement les avatars numériques de personnes décédées. Pas de cadre sur le consentement, pas de limite sur l’utilisation des données biométriques d’un mort, pas de recours pour la personne trompée. La situation n’est guère meilleure en Europe ou aux États-Unis. On légifère sur les deepfakes à des fins de fraude ou de diffamation, mais le cas d’un clone IA utilisé « par amour » échappe à toutes les catégories existantes.

Pourtant, la technologie avance plus vite que le droit. Des familles dénoncent déjà l’utilisation non autorisée de l’image de leurs proches. Les clones IA deviennent plus réalistes de mois en mois. Les voix synthétiques sont de plus en plus difficiles à distinguer des vraies. Et les abonnements mensuels proposés par ces entreprises chinoises montrent que le modèle économique est déjà en place.

La question n’est plus de savoir si ces situations vont se reproduire. Elle est de savoir combien de familles, en ce moment même, parlent à des morts sans le savoir. Et si quelqu’un, quelque part, finira par poser des limites à ce que la technologie permet de faire avec le visage et la voix de ceux qu’on a perdus. Même l’idée de vivre dans une simulation semble soudain moins abstraite quand une grand-mère du Shandong discute chaque semaine avec un fantôme numérique, persuadée que son fils va bientôt rentrer à la maison.

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