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Des jumeaux identiques ont couché avec la même femme : la justice britannique face à l’impossible

Publié par Elsa Fanjul le 04 Avr 2026 à 19:23

Deux frères. Une femme. Quatre jours d’intervalle. Et une petite fille dont personne, pas même la justice, ne peut dire avec certitude qui est le père. Ce cas hors norme vient d’être tranché par la Cour d’appel du Royaume-Uni — et sa conclusion va laisser beaucoup de monde sans réponse.

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Une affaire qui débute par une inscription sur un certificat de naissance

Deux frères jumeaux identiques devant un tribunal britannique

Tout commence par un acte d’état civil. L’un des deux frères est inscrit en tant que père sur le certificat de naissance de la petite fille. Une démarche qui paraît anodine, mais qui va déclencher une bataille juridique sans précédent.

L’autre jumeau, accompagné de la mère de l’enfant, a en effet contesté cette inscription. Il réclamait lui aussi une reconnaissance de son autorité parentale. Un premier tribunal lui a refusé cette possibilité. Il a alors fait appel devant la plus haute juridiction compétente en matière familiale au Royaume-Uni.

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La Cour d’appel d’Angleterre et du pays de Galles, qui ne se situe qu’un cran en dessous de la Cour suprême, a alors été saisie de cette affaire inédite. Et sa décision, rendue et rapportée par The Daily Telegraph ce lundi 30 mars, est aussi simple qu’elle est vertigineuse : il est impossible de désigner le père.

Le problème que la science ne peut pas (encore) résoudre

Marteau de juge sur un document juridique

On pourrait croire qu’un test ADN suffit à régler ce genre de litige. Mais c’est précisément là que tout se complique.

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Les deux frères sont des jumeaux monozygotes — ce qu’on appelle couramment des « vrais jumeaux ». Contrairement aux faux jumeaux, qui sont issus de deux ovules différents, les jumeaux monozygotes naissent d’un seul ovule fécondé qui s’est scindé en deux. Résultat : leur patrimoine génétique est strictement identique.

Un test ADN a bien confirmé que l’un ou l’autre des frères pouvait être le père, et qu’aucun tiers n’était impliqué. Mais il n’a pas pu aller plus loin. Puisque les deux hommes partagent le même ADN, le test ne peut techniquement pas les distinguer. C’est comme chercher une empreinte digitale dans un monde où deux personnes en ont une identique.

La mère était tombée enceinte après des relations avec chacun des deux frères, à quatre jours d’intervalle. Un délai qui ne permet pas non plus d’établir avec certitude lequel est le géniteur. Ce genre de cas est rarissime — et la justice britannique l’admet sans détour.

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Ce que le juge en chef a déclaré mot pour mot

Sir Andrew McFarlane, juge en chef de la section des affaires familiales, a résumé la situation avec une franchise désarmante. « À l’heure actuelle, la vérité concernant la paternité de l’enfant est que son père est l’un ou l’autre de ces jumeaux, mais il est impossible de dire lequel. »

Il a toutefois ouvert une perspective pour l’avenir. « Il est possible, voire probable, qu’au moment où elle atteindra l’âge adulte, la science soit en mesure d’identifier l’un des pères et d’exclure l’autre jumeau. » En clair : les techniques d’analyse génétique progressent, et ce qui est aujourd’hui impossible pourrait ne plus l’être dans quinze ou vingt ans.

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Mais pour l’instant, le juge a ajouté que cette identification ne peut se faire « sans un coût très élevé ». La vérité de cet enfant reste donc, selon ses propres mots, « binaire » — elle appartient à l’un ou à l’autre, sans que l’on puisse désigner lequel.

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C’est une formulation rare dans le monde judiciaire, habitué à trancher. Ici, la Cour a rendu une décision en reconnaissant qu’elle ne pouvait pas répondre à la question centrale. Ce cas rappelle étrangement l’affaire Jack l’Éventreur et les limites des analyses ADN historiques, où la science semblait avoir résolu quelque chose… avant que des doutes émergent.

Qu’est-il arrivé à l’homme inscrit comme père ?

Mère tenant son bébé avec une expression pensive

La Cour a pris une décision intermédiaire, pragmatique mais délicate. Elle a suspendu toute obligation parentale pour l’homme inscrit sur le certificat de naissance, estimant qu’il « n’avait pas le droit » d’y figurer en l’état des connaissances scientifiques actuelles.

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Toute responsabilité découlant de cet acte de naissance « devait prendre fin », ont précisé les juges. Une formulation qui, dans les faits, prive cet enfant de tout cadre légal de paternité reconnu.

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Pour autant, les magistrats n’ont pas retiré son nom du document officiel. Leur raisonnement est logique, mais déchirant : il existe « 50 % de chance » que cet homme soit bien le père. Et comme ils l’ont expliqué, « l’incapacité à prouver un fait signifie qu’il n’est pas prouvé — cela ne prouve pas pour autant le contraire ».

En d’autres termes : on ne peut pas l’exclure. Alors son nom reste. Mais sans droits, ni devoirs. Une situation kafkaïenne pour toutes les parties. Ce type de vide juridique autour de la paternité n’est pas sans rappeler l’affaire Marcel Desailly et le test ADN, qui avait lui aussi mis en lumière les zones grises du droit de la filiation.

Les jumeaux monozygotes et la loi : un angle mort persistant

Ce cas soulève une question que le droit n’a jamais vraiment eu à affronter à cette échelle. Les systèmes juridiques modernes ont été construits sur l’idée que l’ADN permettait d’identifier une personne de manière unique. Or, les jumeaux identiques brisent ce postulat fondamental.

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Des cas similaires ont déjà été signalés dans d’autres pays, mais rarement portés jusqu’aux plus hautes juridictions. La décision britannique est donc historique à plus d’un titre : elle reconnaît officiellement que la biologie peut rendre la justice aveugle.

D’autres affaires liées aux jumeaux ont déjà défrayé la chronique. On se souvient notamment de cette histoire de jumelles identiques aux destins divergents, qui avait illustré à quel point deux êtres génétiquement semblables pouvaient mener des vies radicalement différentes. Ici, c’est l’inverse : deux hommes identiques, une seule vie à partager — celle d’un enfant.

Des techniques d’épigénétique — qui analysent les modifications chimiques de l’ADN liées à l’environnement et aux expériences de vie — commencent à permettre de distinguer des jumeaux monozygotes avec plus de précision. Mais elles restent coûteuses et pas encore standardisées pour une application judiciaire systématique. Ce n’est d’ailleurs pas sans lien avec le travail de recherche autour de l’épigénétique, discipline qui fascine autant qu’elle interroge les certitudes biologiques.

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Et la petite fille, dans tout ça ?

Double hélice ADN identique illustrant la paternité impossible

Au cœur de cette affaire, il y a une enfant. Une petite fille qui grandira avec une question sans réponse inscrite dans son histoire familiale.

Le juge McFarlane a reconnu que cette situation était lourde à porter. Sa vérité « reste binaire », selon ses propres mots. Elle a deux pères possibles, aucun de confirmé. Et si la science progresse comme prévu, elle pourrait obtenir une réponse à l’âge adulte — peut-être dans vingt ans, peut-être moins.

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Cette perspective est certes porteuse d’espoir, mais elle ne résout rien dans l’immédiat. Qui sera là pour elle ? Qui décidera de son éducation ? Qui assumera les responsabilités concrètes au quotidien ? Ces questions restent entières. Ce type de vide affectif face à l’absence d’un père rappelle des histoires tout aussi bouleversantes, comme ce père au cÅ“ur brisé qui avait perdu son enfant.

La Cour n’a pas tranché sur la garde ni sur l’avenir de l’enfant au-delà du cadre juridique de la filiation. Elle a simplement dit : nous ne savons pas. Et pour l’instant, le droit ne peut pas aller plus loin.

Un précédent qui va faire jurisprudence

Cette affaire ne restera pas sans conséquences. En reconnaissant officiellement l’impossibilité d’établir la paternité dans ce cas précis, la Cour d’appel britannique ouvre une brèche juridique inédite.

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D’autres cas similaires existent certainement dans le monde — des femmes ayant eu des relations avec des jumeaux identiques, sans que la question de la paternité n’ait jamais été formellement posée devant un tribunal. Cette décision pourrait inciter d’autres justiciables à saisir les juridictions de leur pays.

Elle pose aussi une question fondamentale pour les législateurs : faut-il adapter le droit de la filiation à l’ère des jumeaux monozygotes et des techniques génétiques avancées ? La réponse n’est pas évidente. Mais l’affaire britannique vient d’imposer ce débat à l’agenda. Ce cas rejoint la longue liste des situations où la biologie dépasse le cadre légal — tout comme l’affaire du donneur de sperme démasqué par un juge avait mis en lumière les limites du droit face aux réalités de la procréation.

En attendant, une petite fille grandit quelque part au Royaume-Uni. Elle a peut-être un père de chaque côté. Ou peut-être un seul. Mais pour l’heure, la loi ne peut pas le lui dire.

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