Ce plastifiant caché dans vos objets du quotidien serait lié à 74 000 décès de bébés par an
Rideaux de douche, revêtements de sol, films alimentaires, couches-culottes… Un additif chimique omniprésent dans ces objets du quotidien serait directement lié à près de 2 millions de naissances prématurées dans le monde, selon une étude de grande ampleur. Et les chiffres sont bien plus alarmants qu’on ne l’imaginait.
Un plastifiant présent partout, y compris là où on ne l’attend pas
Son nom ne vous dit probablement rien : le DEHP, ou phtalate de di(2-éthylhexyle). Pourtant, vous le côtoyez chaque jour. Ce composé chimique est ajouté au PVC souple pour le rendre flexible. On le retrouve dans les tuyaux d’arrosage, les rideaux de douche, certains emballages alimentaires, mais aussi dans des parfums, des cosmétiques, des détergents ou encore des répulsifs anti-insectes.

Contrairement à ce que beaucoup croient, le plastique n’est pas un matériau inerte. Le PVC souple peut se décomposer en microplastiques qui pénètrent dans l’organisme par l’alimentation, l’air ou la poussière domestique. En se dégradant, il libère les phtalates qu’il contient. Le DEHP est d’ailleurs classé comme substance cancérigène, mutagène et toxique pour la reproduction. Il est déjà interdit dans les jouets que les enfants peuvent mettre en bouche et dans les produits cosmétiques.
Mais cette interdiction partielle ne suffit visiblement pas. Car si le DEHP a disparu de certains rayons, il reste massivement présent dans notre environnement quotidien. Et ses effets sur les femmes enceintes pourraient être dévastateurs.
Près de 2 millions de naissances prématurées liées à ce seul additif
C’est le résultat central d’une étude publiée dans la revue eClinical Medicine le 31 mars dernier. Trois chercheurs de la New York University Grossman School of Medicine ont mené un travail inédit : chiffrer pour la première fois l’impact mondial du DEHP sur la prématurité.
Leur méthode est rigoureuse. À partir de vastes enquêtes nationales menées aux États-Unis, en Europe et au Canada, ils ont estimé l’exposition au DEHP en 2018 dans 200 pays et territoires. Ils ont ensuite croisé ces données avec les recherches existantes sur le lien entre phtalates et naissances avant terme.

Le verdict est sans appel. En une seule année, l’exposition au DEHP aurait contribué à 1,97 million de naissances prématurées dans le monde, soit plus de 8 % du total mondial. Quelque 74 000 nouveau-nés seraient décédés en raison de la présence de ce plastifiant dans l’environnement.
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À cela s’ajoute un autre chiffre glaçant : 1,22 million d’années vécues avec un handicap — maladies, troubles du développement, problèmes de santé durables causés par une naissance prématurée. Selon l’Organisation mondiale de la santé, la prématurité reste l’une des principales causes de mortalité infantile et un facteur majeur de troubles de l’apprentissage.
Des régions du monde bien plus touchées que d’autres
Les conséquences du DEHP ne frappent pas partout avec la même intensité. Le Moyen-Orient et l’Asie du Sud concentrent à eux seuls 54 % des problèmes de santé liés aux naissances prématurées associées à ce plastifiant. L’Afrique en représente 26 %. En cause : la croissance rapide de l’industrie du plastique dans ces régions et des volumes colossaux de déchets plastiques produits à l’échelle mondiale.
Ces zones cumulent souvent une exposition plus forte au DEHP et un accès plus limité aux soins néonataux. Le résultat est une double peine pour les familles concernées. Un bébé prématuré dans un pays à revenus faibles a infiniment moins de chances de survivre sans séquelles qu’un enfant né dans les mêmes conditions en Europe ou en Amérique du Nord.
Même dans les pays développés, l’exposition quotidienne aux risques liés aux produits du quotidien reste préoccupante. La différence, c’est que les systèmes de santé y compensent partiellement les dégâts.
Le substitut n’est pas meilleur : un jeu de « tape-taupe » chimique
Face aux restrictions croissantes sur le DEHP, l’industrie s’est tournée vers un substitut : le DiNP, ou phtalate de diisononyle. Présenté comme une alternative plus sûre, ce composé est désormais largement utilisé dans les mêmes applications. Les chercheurs de la NYU ont donc répété leurs calculs pour ce plastifiant.

Résultat : le DiNP serait responsable de 1,88 million de naissances prématurées dans le monde. Autrement dit, remplacer un phtalate dangereux par un autre n’a quasiment rien changé au problème. Les chercheurs sont d’ailleurs catégoriques dans leurs conclusions : réglementer ces substances une par une est une impasse.
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« Nous jouons à un dangereux jeu de tape-taupe avec des produits chimiques dangereux », alertent les auteurs de l’étude. Ils appellent à une surveillance bien plus stricte, portant sur l’ensemble de la classe des additifs plastiques, et non sur chaque molécule prise isolément. Sans quoi, préviennent-ils, les mêmes erreurs se répéteront indéfiniment.
Une urgence sanitaire que les autorités ne peuvent plus ignorer
Ces résultats posent une question politique majeure. Si un seul additif est lié à près de 2 millions de naissances prématurées et 74 000 décès de nourrissons chaque année, quelle est la responsabilité des régulateurs ? En Europe, le DEHP est certes restreint dans certains usages, mais il reste autorisé dans de nombreux matériaux courants.
Le problème dépasse largement le cadre médical. Il touche aussi à l’environnement, puisque ces microplastiques contaminent l’air, l’eau et les sols. Les phtalates ne restent pas sagement enfermés dans les objets qui les contiennent. Ils migrent, se dispersent et finissent par s’accumuler dans les organismes vivants.
Pour les femmes enceintes, les sources d’exposition sont multiples et souvent invisibles. Difficile d’éviter un composé présent dans l’air intérieur, la poussière domestique et une partie de l’alimentation. La réduction de l’exposition individuelle a ses limites quand le problème est systémique.
L’étude de la NYU apporte en tout cas une donnée que les décideurs ne pourront pas facilement balayer : un chiffre mondial, massif, documenté. Reste à savoir si cette estimation suffira à accélérer une réglementation qui, pour l’instant, avance bien plus lentement que l’industrie du plastique ne se réinvente.