« C’est un robinet » : des chercheurs lillois créent le tout premier stérilet masculin
Un dispositif de quelques centimètres, posé en 15 minutes sous anesthésie locale, sans point de suture, sans hormone, et totalement réversible. Non, ce n’est pas un nouveau gadget de science-fiction. C’est le tout premier stérilet masculin au monde, et il a été conçu à Lille. Son nom : STEOM. Quatre années de recherche, une équipe de chercheurs du CHU de Lille, et une promesse qui pourrait redistribuer les cartes de la contraception. Voici comment ça marche — et pourquoi ça change tout pour les hommes.
Un « robinet » installé sur les canaux déférents

Pour comprendre STEOM, il faut d’abord visualiser l’anatomie. Les canaux déférents, ce sont les « autoroutes à spermatozoïdes », comme les décrit Dominique Prasivoravong, patron de la startup chargée de la mise sur le marché. C’est par ces tubes que le sperme transite des testicules vers l’urètre lors de l’éjaculation.

Le stérilet masculin vient se positionner directement sur ces canaux. Son rôle : dévier le trajet des spermatozoïdes. « On aime dire que c’est un robinet », vulgarise Jessica Schiro, du centre d’investigation clinique et d’innovation technologique (CIC-IT) du CHU de Lille. Au lieu de poursuivre leur chemin habituel, les spermatozoïdes sont redirigés vers le scrotum, où le corps les détruit naturellement par phagocytose — exactement comme il le fait avec d’autres cellules mortes au quotidien.
Le mécanisme rappelle celui de la vasectomie, mais avec une différence fondamentale : la réversibilité. Là où la vasectomie sectionne définitivement les canaux déférents, STEOM les « ferme » sans les couper. En théorie, retirer le dispositif suffit à restaurer la fertilité. Un argument de poids pour les hommes qui ne veulent pas d’une solution définitive.
Et côté hormones ? Zéro impact. Contrairement à d’autres pistes de contraception explorées ces dernières années, STEOM est une solution purement mécanique. « Ça n’impacte pas la physiologie de quelconque manière », précise Jessica Schiro. Ni la libido, ni la virilité, ni la sexualité ne sont altérées. Mais concrètement, comment se passe la pose ?
15 minutes, une incision d’un centimètre, et c’est fait
C’est peut-être l’aspect le plus surprenant de cette innovation : la simplicité de l’intervention. La pose du stérilet masculin prend environ 15 minutes, sous anesthésie locale. Le médecin pratique une incision d’un centimètre au niveau du scrotum, insère le dispositif sur les canaux déférents, et referme.

Pas de points de suture. Pas de pansement. « On repart de là sans rien du tout », veut rassurer Jessica Schiro. « Après votre rendez-vous, vous pouvez vous laver comme d’habitude. » Pour ceux qui redoutaient une intervention lourde ou un temps de convalescence, le message est clair : c’est une procédure ambulatoire légère.
Le contraste avec la vasectomie est notable. Si la vasectomie est de plus en plus pratiquée — et de mieux en mieux acceptée —, elle reste perçue par beaucoup d’hommes comme un geste irréversible et anxiogène. STEOM se positionne justement sur ce créneau : offrir la même efficacité contraceptive, sans le caractère définitif. Le tout sans les risques associés aux contraceptions hormonales que subissent les femmes depuis des décennies.
Reste une question : si c’est si simple, pourquoi personne n’y avait pensé avant ? La réponse tient en un chiffre — quatre ans de R&D — et en un constat de terrain.
Pourquoi cette innovation « 100% ch’ti » arrive maintenant
L’idée de STEOM est née d’une observation clinique. Le Dr Julie Prasivoravong, spécialiste en andrologie au CHU de Lille, a constaté une explosion de la demande de vasectomie ces dernières années en France. De plus en plus d’hommes veulent prendre en main leur contraception. Mais beaucoup hésitent face au caractère irréversible — ou du moins difficilement réversible — de l’opération.
Pendant quatre ans, l’équipe lilloise a travaillé à concevoir un dispositif qui répondrait à cette demande. Le résultat, c’est STEOM : une innovation que l’équipe qualifie fièrement de « 100% ch’ti ». Derrière ce clin d’œil régional, il y a une réalité industrielle. Une startup a été créée spécifiquement pour assurer la mise sur le marché, avec Dominique Prasivoravong à sa tête.
Actuellement, les options contraceptives masculines se comptent sur les doigts d’une main : le préservatif, la vasectomie, et la méthode thermique (le fameux slip chauffant). Trois solutions, pas une de plus. Face à la dizaine de méthodes disponibles pour les femmes — pilule, stérilet, implant, patch, anneau, injection, diaphragme —, le déséquilibre est frappant. Et il n’est pas seulement médical.
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La charge contraceptive pèse encore massivement sur les femmes. Les effets secondaires de la pilule ou du stérilet hormonal, les consultations gynécologiques, la gestion quotidienne : tout cela repose en grande majorité sur elles. Avec STEOM, les chercheurs lillois ne prétendent pas révolutionner le monde — ils veulent « offrir une solution supplémentaire, adaptée au style de vie de chacun ». Une nuance importante : le stérilet masculin n’a pas vocation à remplacer les méthodes existantes, mais à élargir le choix.
Et si l’on regarde comment la science envisage l’évolution du corps masculin, cette avancée s’inscrit dans un mouvement plus large de recherche autour de la santé reproductive des hommes. Mais avant de parler du futur, il faut passer par une étape cruciale.
Des chiens d’abord, des hommes ensuite : le calendrier des essais
Aussi prometteuse soit-elle, l’innovation lilloise n’est pas encore disponible en pharmacie — et ne le sera pas avant plusieurs années. Le calendrier est balisé par les étapes réglementaires classiques de tout dispositif médical.
Premier jalon imminent : un prototype de STEOM va être implanté très prochainement sur des chiens. Ces essais précliniques permettront de vérifier l’efficacité du dispositif, sa tolérance par l’organisme et sa réversibilité effective. Si tout se passe bien, l’équipe espère réaliser la première implantation chez l’homme d’ici 2030, dans le cadre d’une étude clinique encadrée.
Pour le grand public, il faudra patienter jusqu’en 2033 au minimum. Le temps que le produit passe la réglementation européenne, obtienne le marquage CE, et soit validé par les autorités de santé. Un processus long, mais nécessaire. On parle quand même d’un dispositif implanté dans les organes génitaux — pas d’un complément alimentaire.
Ce délai peut paraître frustrant. Mais il est aussi le signe que la démarche est sérieuse. Contrairement à certaines entreprises qui brûlent les étapes, l’équipe lilloise suit un parcours réglementaire rigoureux. Et dans le domaine de la contraception, la confiance est un enjeu majeur.
Ce que STEOM pourrait changer dans les couples
Au-delà de la prouesse médicale, STEOM pose une question de société. Si les hommes disposent enfin d’une contraception mécanique, réversible et sans effets secondaires, vont-ils réellement se l’approprier ?
Les signaux sont plutôt encourageants. La demande de vasectomie a été multipliée par cinq en France ces dix dernières années. Les mentalités évoluent. De plus en plus d’hommes considèrent que la contraception ne devrait pas reposer sur leur seule partenaire. Le succès du slip chauffant — aussi artisanal soit-il — montre qu’il existe une vraie demande pour des alternatives masculines.
Avec STEOM, on franchit un cap. On passe du bricolage à un dispositif médical conçu, testé et validé par un CHU. La pose est rapide, la récupération immédiate, les effets secondaires nuls selon les premières données. Pour un couple qui a fini de faire des enfants — ou qui n’en veut pas dans l’immédiat —, ça ressemble à une solution idéale.
Et pour ceux qui se demandent si un stérilet peut vraiment être fiable à 100%, rappelons qu’aucune méthode contraceptive ne l’est. Mais le taux d’efficacité promis par STEOM, s’il se confirme lors des essais cliniques, devrait se situer dans les mêmes ordres de grandeur que la vasectomie — l’une des méthodes les plus fiables qui existent.
La route est encore longue. Mais pour la première fois dans l’histoire de la médecine, un stérilet masculin existe. Il a un nom. Il a une équipe. Il a un calendrier. Et il vient de Lille. Pas mal pour une innovation qui pourrait, à terme, transformer la vie intime de millions de couples.