Depardieu lâche ses poursuites contre France Télévisions : « Deux expertises ont écarté toute manipulation »

Pendant deux ans, Gérard Depardieu a martelé que le reportage de Complément d’Enquête était truqué. Son ancien avocat parlait d’une « déloyauté absolue ». Emmanuel Macron lui-même avait laissé entendre que les images avaient pu être manipulées. Vendredi, devant le tribunal correctionnel de Paris, le comédien de 77 ans a brutalement changé de cap : il abandonne tout. Poursuites, demandes, accusations de montage frauduleux — tout est retiré. France Télévisions savoure. Et la suite judiciaire qui attend Depardieu est loin d’être terminée.
Un désistement total, sans la moindre réserve
C’est la nouvelle avocate de Gérard Depardieu, Delphine Meillet, qui a communiqué la décision au début de l’audience. Selon les conclusions déposées devant le tribunal, l’acteur se désiste de « l’ensemble de ses demandes formulées ». Aucune nuance, aucune condition.

Le désistement ne vise pas uniquement la chaîne. Il englobe aussi la présidente de France Télévisions Delphine Ernotte-Cunci, les auteurs du reportage et la société de production Hikari. Autrement dit, chaque personne visée par la plainte initiale est désormais hors de cause. Ce retournement est d’autant plus frappant qu’il survient après des mois de bataille acharnée devant la justice.
Ce virage met aussi en lumière un changement notable dans l’entourage juridique de l’acteur. Son précédent conseil, Jérémie Assous, qui avait défendu une ligne offensive, a été écarté de la défense. Mais que s’est-il passé, exactement, pour en arriver là ?
La scène du haras qui a déclenché la tempête
Tout remonte au 7 décembre 2023. Ce soir-là, Complément d’Enquête diffuse un reportage consacré à Depardieu. Parmi les séquences, des images tournées en 2018 lors d’un voyage en Corée du Nord, en compagnie de l’écrivain Yann Moix. Dans un haras, on entend l’acteur multiplier les propos graveleux et dégradants au moment précis où une fillette passe à cheval devant lui.
L’émoi est immédiat. Les réseaux sociaux s’embrasent. La scène est reprise en boucle sur toutes les chaînes. Depardieu, par la voix de son avocat de l’époque, affirme alors que les commentaires entendus visaient en réalité une femme adulte hors champ — pas l’enfant visible à l’image. Il dénonce un « montage frauduleux » et attaque France Télévisions en justice. D’autres figures du cinéma français ont aussi connu des accusations graves ces dernières années, mais rares sont ceux qui ont mobilisé jusqu’à l’Élysée pour leur défense.
Sauf que deux expertises indépendantes vont venir torpiller cette version. Et c’est précisément sur ces expertises que repose le communiqué triomphal de France Télévisions.
Deux expertises, un même verdict
« Deux expertises ont conclu que l’acteur avait bien tenu des propos à connotation sexuelle à l’égard d’une fillette et ont écarté toute manipulation frauduleuse des images. » La phrase, signée France Télévisions, est lâchée quelques minutes après l’annonce du désistement.

Le groupe audiovisuel ne mâche pas ses mots. Il évoque « deux années de procédure, de polémiques et de fausses informations ayant gravement mis en cause la rigueur et le professionnalisme des équipes de Complément d’Enquête ». En clair : les accusations de trucage étaient infondées, et la chaîne entend que cela soit acté publiquement.
Ces expertises ont vraisemblablement pesé lourd dans la décision de Depardieu de tout lâcher. Poursuivre un procès dont les pièces techniques contredisent votre propre thèse, c’est s’exposer à un revers judiciaire humiliant. Le désistement, lui, permet d’éteindre le dossier sans jugement sur le fond. Un calcul stratégique, plus qu’un aveu — mais un calcul qui dit beaucoup.
Et puis il y a eu cette séquence politique qui, avec le recul, prend un relief particulier.
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Quand Macron volait au secours de Depardieu
Quelques jours après la diffusion du reportage, Emmanuel Macron prend la parole. Il se décrit en « grand admirateur » de celui qui « rend fière la France ». Surtout, il laisse planer le doute sur l’intégrité du montage : « J’ai vu les images, j’ai aussi entendu qu’il y avait des polémiques sur les mots qui étaient en décalage avec les images. »
Le président va plus loin : « Tout le monde tombe sur la même personne, en disant pis que pendre sur la base d’un reportage, sans qu’il ait même la possibilité de se défendre. » À l’audience d’octobre 2024, Me Assous n’avait pas manqué d’exploiter ce soutien élyséen : « Il est quand même mieux informé que d’autres, le président de la République… »
Avec le désistement de Depardieu et les conclusions des deux expertises, cette intervention présidentielle apparaît aujourd’hui sous un jour embarrassant. L’acteur lui-même semble avoir renoncé à défendre la thèse du trucage que le chef de l’État avait reprise à son compte. D’autres personnalités politiques ont aussi connu des moments médiatiques délicats, mais rarement sur un sujet aussi sensible.
Reste que ce dossier n’est qu’une fraction de ce qui attend Depardieu devant la justice.
Le mur judiciaire qui se dresse devant l’acteur
Le désistement de vendredi referme une parenthèse. Mais plusieurs autres procédures, autrement plus lourdes, restent ouvertes. D’abord, Depardieu doit être jugé en appel à Paris pour avoir agressé sexuellement deux femmes sur le tournage d’un film en 2021. En première instance, il avait été condamné à 18 mois de prison avec sursis.
Ensuite — et c’est le volet le plus grave — son renvoi devant la cour criminelle de Paris pour viols sur la comédienne Charlotte Arnould a été ordonné fin août. Arnould accusait déjà Depardieu dans le reportage de Complément d’Enquête. L’acteur a fait appel de ce renvoi, qui doit encore être examiné par la cour d’appel. Le passage devant une cour criminelle, s’il est confirmé, signifie un procès devant des magistrats professionnels pour des faits passibles de la réclusion.
Le reportage de décembre 2023 avait aussi donné la parole à d’autres femmes racontant des agressions sexuelles. Ces témoignages, loin d’être isolés, s’inscrivent dans un contexte plus large où plusieurs personnalités du spectacle font face à des accusations similaires.
Ce que ce désistement change — et ce qu’il ne change pas
En retirant sa plainte, Depardieu évite un jugement qui aurait formellement établi que le reportage n’avait rien de frauduleux. Juridiquement, le désistement n’est ni une condamnation ni un acquittement : c’est un retrait pur et simple. Mais dans l’opinion, l’interprétation est limpide. On ne lâche pas une bataille qu’on est en train de gagner.
Pour France Télévisions, c’est une victoire nette. La chaîne sort de cette affaire sans la moindre sanction, avec au contraire deux expertises qui valident le travail de ses journalistes. Pour Gérard Depardieu, le terrain se rétrécit. L’argument du complot médiatique, déjà fragilisé, vient de perdre son dernier support officiel.
L’ex-star du cinéma français, que son ancien avocat décrivait comme « tuée professionnellement », affronte désormais la justice sans le bouclier de la polémique sur le montage. Les prochaines audiences porteront sur des faits, pas sur des images. Et cette fois, il sera beaucoup plus difficile de détourner le regard.