Adieu l’avion : cette startup veut relier Paris à Barcelone en cabine privative pour 75 €
Un ancien chef de projet SNCF et Alstom, un vétéran du lancement de Flixtrain et un fonds berlinois : voilà le trio qui veut vous faire dormir dans une cabine privative à bord d’un train de nuit, entre Paris et Barcelone ou Berlin et Vienne, pour le prix d’un vol low-cost. La startup Nox Mobility vient de boucler une levée de fonds de 2 millions d’euros et annonce un lancement dès 2027. Mais derrière la promesse, le chemin est encore long — et semé d’obstacles très concrets.

400 nuits en train : le cofondateur qui connaît chaque défaut des couchettes actuelles

Le projet Nox (« nuit » en latin) n’est pas né dans un bureau de consulting. Il est porté par Thibault Constant, cofondateur français passé par la SNCF puis Alstom, mais surtout créateur de « Simply Railway », une chaîne YouTube et Instagram consacrée au train qui rassemble 500 000 abonnés. Son crédit ? Plus de 400 nuits passées à bord de trains de nuit à travers l’Europe.
« Dormir pendant que le train traverse l’Europe est une idée formidable, concède-t-il. Mais aujourd’hui, les passagers doivent partager leur compartiment avec des inconnus, les lits sont petits, inconfortables, et le billet coûte souvent plus cher qu’un vol. » Le constat est brutal et partagé par quiconque a tenté l’expérience du train longue distance en Europe ces dernières années.
À ses côtés, Artur Hasselbach, cofondateur basé à Berlin, et Janek Smalla, l’homme qui a contribué au lancement de Flixtrain en Allemagne en 2017. Flixtrain, rappelons-le, est un opérateur qui monte en puissance face à Deutsche Bahn, la compagnie historique allemande. L’équipe connaît donc les rouages d’un marché ferroviaire européen notoirement complexe. Mais connaître le marché et le conquérir sont deux choses très différentes.
Ce qui différencie Nox de tous les autres projets de trains de nuit
L’Europe ne manque pas de bonnes intentions ferroviaires. European Sleeper vient de lancer, non sans difficultés, sa liaison entre grandes villes (Paris-Bruxelles-Berlin). Le projet GoVolta avance de son côté. Mais ces opérateurs ont un point commun : ils louent du matériel roulant ancien, parfois vétuste, avec des compartiments partagés où le confort reste rudimentaire.

Nox prend le parti inverse. L’entreprise promet des voitures entièrement composées de cabines privatives, pour une à trois personnes. Trois classes seront proposées, chacune équipée au minimum d’une table et d’une chaise. L’idée est assumée : cibler aussi bien les voyageurs loisirs que les voyageurs d’affaires, en remplaçant à la fois le vol court-courrier et la nuit d’hôtel par un seul trajet nocturne.
« Les trains partiront des gares centrales en soirée pour arriver le lendemain matin au cœur des villes de destination, sans les contraintes du transport aérien — longs transferts, enregistrement, contrôles de sécurité », détaille Nox dans son communiqué. Une promesse qui résonne fort alors que les prix des billets d’avion continuent de grimper sous l’effet de la flambée du kérosène.
Paris, Barcelone, Milan, Rome, Stockholm : la carte des liaisons prévues
Le réseau envisagé par Nox est ambitieux. Des dizaines de liaisons sont au programme : Barcelone, Paris, Milan, Rome, Vienne, Budapest et Stockholm depuis Berlin, Francfort ou Munich. Le périmètre est calqué sur celui des vols court-courriers, c’est-à-dire des trajets n’excédant pas 1 500 kilomètres, soit environ 12 heures de trajet.
Ce plafond de distance n’est pas arbitraire. Au-delà de 12 heures, les risques de retards et de dysfonctionnements augmentent considérablement. Nox préfère garantir la fiabilité plutôt que de promettre des traversées démesurées. Pour ceux qui rêvent de destinations soleil depuis la France, un Paris-Barcelone en cabine privative nocturne pourrait bien changer la donne.
Reste la question qui fâche habituellement quand on parle de train : le prix. Et c’est peut-être là que Nox frappe le plus fort.
75 euros l’aller simple : la guerre tarifaire contre l’avion est lancée
Si le confort est le premier argument, le tarif est le second. Nox annonce un prix d’entrée à 75 euros l’aller simple, avec une montée en gamme selon la classe choisie et la date de réservation. Pour un Paris-Barcelone ou un Berlin-Vienne, c’est comparable — voire inférieur — au prix d’un billet d’avion une fois les frais annexes ajoutés (bagages, transferts aéroport, repas).
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L’argument va plus loin : en voyageant de nuit, le passager économise aussi une nuit d’hôtel. Pour un voyageur d’affaires qui part de Berlin à 21h et arrive à Vienne à 7h du matin, le calcul est vite fait. C’est d’ailleurs cette clientèle business que Nox vise en priorité, espérant la détourner des vols intérieurs européens.
Côté écologie, l’avantage est évident. Un trajet en train émet en moyenne 30 à 50 fois moins de CO2 qu’un vol équivalent. Alors que les perturbations aériennes se multiplient en Europe (grèves, annulations en cascade), l’alternative ferroviaire n’a jamais semblé aussi pertinente.
2 millions d’euros : suffisant pour un projet ferroviaire ?
C’est la grande question. Nox vient de lever 2 millions d’euros auprès de IBB Ventures, avec le soutien de l’investisseur italien Tommaso Lucca et de Patrick Andrae, cofondateur et PDG de HomeToGo. Un tour d’amorçage classique pour une startup tech — mais le ferroviaire n’est pas une app mobile.
Ces fonds serviront au « développement de l’équipe, à la construction d’une maquette grandeur nature ainsi qu’aux préparatifs au lancement », précise Nox. Le design intérieur des voitures est calé et elles seraient « en phase finale d’homologation ». Mais un détail majeur reste flou : la startup ne confirme pas avoir signé de commande avec un fabricant de matériel roulant.
Le plan est pragmatique. En 2027, une première ligne sera lancée depuis l’Allemagne — Hambourg-Munich ou Berlin-Vienne — avec du matériel existant modernisé et loué. Ce lancement servira de test grandeur nature. Si la fiabilité et le succès commercial sont au rendez-vous, Nox commandera alors des trains neufs. Et dans ce cas, une levée de fonds « bien plus importante » sera nécessaire. On parle potentiellement de dizaines, voire de centaines de millions d’euros.
Pour un continent qui souffre encore de zones mal desservies, l’enjeu dépasse largement le sort d’une seule startup.
Le pari risqué d’un marché en pleine effervescence
Nox n’est pas seul sur ce créneau, et c’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. European Sleeper, Midnight Trains (projet français en pause), GoVolta : plusieurs acteurs tentent de ressusciter le train de nuit en Europe après des décennies de déclin. L’engouement est réel — les Européens veulent voyager autrement, surtout après la pandémie.
Mais les écueils sont nombreux. L’accès aux sillons ferroviaires (les créneaux horaires sur le réseau) est un casse-tête bureaucratique. La maintenance de voitures-lits coûte cher. Et la concurrence des compagnies aériennes low-cost, qui proposent parfois des allers à 20 euros, reste féroce. Pour les amateurs de voyages en train à travers l’Europe, le rêve est à portée de rails — à condition que le modèle économique tienne la route.
La réponse viendra en 2027, quand le premier train Nox quittera une gare allemande un soir, avec à son bord des passagers qui auront troqué leur carte d’embarquement contre un oreiller. Si la promesse est tenue, la révolution ferroviaire ne viendra peut-être pas des grandes compagnies historiques — mais d’une poignée d’entrepreneurs qui ont passé trop de nuits dans des couchettes inconfortables pour accepter le statu quo.