Dans les comptes de Samy, serveur à Strasbourg à 1 760 € nets par mois
Samy a 26 ans, il est serveur dans une brasserie du centre-ville de Strasbourg depuis trois ans. Célibataire, locataire d’un studio de 28 m², il touche 1 760 € nets par mois, pourboires compris. Voici comment il répartit chaque euro — et pourquoi le 25 du mois ressemble souvent à une épreuve d’équilibriste.
Ce qui tombe sur son compte chaque mois
Le salaire de base de Samy est fixé au SMIC hôtelier, soit environ 1 430 € nets mensuels pour 39 heures hebdomadaires. La convention collective HCR (hôtels, cafés, restaurants) prévoit en effet une durée légale de 39 heures, pas 35. Ces quatre heures supplémentaires « structurelles » sont déjà intégrées dans sa fiche de paie.

À ce fixe s’ajoutent les pourboires. En brasserie strasbourgeoise, le flux touristique et la clientèle locale génèrent un complément régulier. Samy estime ses pourboires à environ 250 € par mois en moyenne, davantage l’été grâce aux terrasses, un peu moins en janvier. « Certains soirs, je repars avec 40 € de pourboires dans la poche. D’autres jours, c’est zéro », précise-t-il.
Il ne touche ni prime d’ancienneté (il faut cinq ans dans la branche), ni 13ᵉ mois, ni aide au logement — ses revenus dépassent le plafond APL pour une personne seule à Strasbourg. Son total mensuel tourne donc autour de 1 680 à 1 840 €, avec une moyenne lissée de 1 760 €. Comparé au budget d’un serveur à Paris, le salaire est légèrement inférieur, mais le coût de la vie aussi.
Reste à savoir comment ce montant se répartit une fois les charges déduites — et c’est là que l’exercice devient serré.
Le mur des dépenses fixes : 1 095 € avant même de manger
Le poste numéro un, c’est le loyer. Pour son studio situé dans le quartier de la Krutenau, Samy débourse 520 € charges comprises. Un tarif dans la moyenne strasbourgeoise pour cette surface, mais qui représente déjà près de 30 % de ses revenus. « J’ai visité douze appartements avant de trouver. En dessous de 500 €, à Strasbourg, tu tombes sur des trous à rats ou des colocations à quatre », explique-t-il.

Son assurance habitation lui coûte 15 € par mois. La mutuelle santé, obligatoire via son employeur, est prélevée directement sur sa fiche de paie — sa part salariale s’élève à 32 €. L’assurance complémentaire couvre les soins courants, mais pas l’optique ni le dentaire au-delà du panier « 100 % Santé ».
Côté abonnements, Samy a fait des choix tranchés. Un forfait téléphone 80 Go à 10 € (offre sans engagement), internet fibre à 20 €, et un unique abonnement streaming — Netflix standard avec pub — à 6 €. Total abonnements numériques : 36 €. « J’ai coupé Spotify, je me contente de la version gratuite. Quand tu comptes, 11 € par mois, c’est 130 € par an. »
Les transports constituent un poste que beaucoup de serveurs connaissent bien. Samy n’a pas de voiture — trop cher à entretenir et inutile en centre-ville. Il utilise l’abonnement CTS (réseau de tramway et bus de Strasbourg) à 42 € par mois. Un vélo d’occasion acheté 80 € lui sert les jours de beau temps.
Le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu est déjà inclus dans son net. En revanche, sa taxe d’habitation a disparu depuis 2023 sur les résidences principales. Il reste néanmoins l’assurance responsabilité civile, comprise dans son contrat habitation.
Quand on additionne tout — loyer, mutuelle, assurances, abonnements, transport — Samy arrive à 645 € de dépenses fixes incompressibles. Un montant qui, rapporté à ses revenus, laisse théoriquement 1 115 € pour vivre. Mais la théorie s’arrête vite quand on ouvre le frigo.
Courses, sorties et petits plaisirs : où filent les 1 115 € restants
L’alimentation représente le deuxième poste de Samy. Il mange un repas par service au restaurant — avantage en nature valorisé à environ 4 € par repas, déjà déduit de son brut. Mais il doit quand même assurer son petit-déjeuner, ses jours de repos (deux par semaine) et ses repas du soir quand il travaille en coupure. Son budget courses tourne autour de 220 € par mois. Il fait l’essentiel chez Lidl et complète au marché de la Krutenau le samedi.
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Les sorties ? Dans la restauration, la vie sociale s’organise souvent après le service, tard le soir. Samy sort environ deux fois par semaine avec des collègues — bars, kebabs, parfois un restaurant le jour de repos. Budget sorties et restaurants : 120 € par mois. « On ne va pas dans des endroits chers. Mais quatre bières à 6 €, ça fait vite 25 € la soirée. »
L’hygiène et les produits du quotidien (lessive, shampooing, rasoirs) pèsent 35 €. Les vêtements, Samy les achète principalement en période de soldes ou sur Vinted : 40 € par mois en moyenne lissée. Son employeur fournit les tenues de service.
Côté loisirs, il s’offre un abonnement en salle de sport à 30 € par mois — son seul « luxe non négociable », dit-il. Il ne part pas en vacances au sens classique du terme. L’an dernier, il a passé une semaine chez ses parents à Mulhouse. Budget vacances lissé : 25 € par mois, mis de côté pour un éventuel week-end prolongé.
Un poste souvent oublié : le téléphone lui-même. Samy rembourse un iPhone reconditionné acheté en quatre fois sans frais — 18 € par mois pendant encore six mois. Total des dépenses variables : 488 €.
En additionnant fixes et variables, on atteint 1 133 €. Il reste donc environ 627 € de marge théorique. Sauf que la réalité d’un serveur de 26 ans est rarement aussi propre que sur un tableur.
Ce qui reste — et ce qui manque
Sur le papier, Samy pourrait épargner plus de 600 € par mois. Dans les faits, il met de côté entre 150 et 250 € selon les mois, sur un Livret A qui affiche aujourd’hui 3 800 €. « Je sais que c’est pas assez. Mais entre un imprévu — genre le vélo qui casse ou une facture de dentiste — et les mois où les pourboires sont faibles, ça fond vite. »
Les fameux imprévus représentent selon lui entre 80 et 150 € par mois en moyenne : une consultation médicale non remboursée, un cadeau d’anniversaire, un objet du quotidien à remplacer. Ce « trou gris » dans le budget explique l’écart entre la théorie et la réalité.
Samy n’a aucun crédit à la consommation en cours, ce qui est plutôt rare pour sa tranche d’âge. Pas de voiture signifie pas de crédit auto, pas d’assurance auto, pas de carburant. C’est un choix assumé qui lui économise au bas mot 300 € par mois comparé à un collègue vivant en périphérie, comme c’est le cas pour un cariste à Dunkerque par exemple.
Son projet à moyen terme ? Passer un BP (brevet professionnel) en sommellerie pour viser un poste de chef de rang ou sommelier, avec un salaire cible autour de 2 100 € nets. « En restant serveur toute ma vie, je ne pourrai jamais acheter un appart. Même ici, un 40 m² c’est 140 000 €. Il me faudrait un apport de 15 000 à 20 000 €. À mon rythme, c’est sept ou huit ans de Livret A. » Les villes aux loyers les plus bas le font parfois rêver, mais son emploi est à Strasbourg.
Le récapitulatif mensuel de Samy donne ceci : 645 € de dépenses fixes, 488 € de dépenses variables, 100 à 150 € d’imprévus, et 150 à 250 € d’épargne. Un équilibre fragile, suspendu aux pourboires et aux mois sans accroc.
Pour replacer ce budget dans son contexte : le salaire médian en France tourne autour de 2 100 € nets par mois. Samy se situe donc environ 16 % en dessous. « Je ne me plains pas, il y a des gens qui vivent avec moins. Mais quand on me dit que la restauration recrute et que personne ne veut y bosser… franchement, à 1 430 € de fixe pour 39 heures debout, faut pas s’étonner. »