Des millions de Français photographiés en secret : ce logiciel caché dans les téléphones des policiers inquiète
Un outil caché dans chaque téléphone de policier

Depuis 2022, chaque agent de police et chaque gendarme français se balade avec bien plus qu’un simple téléphone de fonction dans la poche. Derrière l’acronyme NEO — Nouvel Équipement Opérationnel — se dissimule un logiciel de reconnaissance faciale capable d’identifier n’importe quel citoyen en quelques secondes, révèle une enquête conjointe du média d’investigation Disclose, de la Quadrature du Net et de la journaliste Camille Courcy.
La révélation, publiée le 16 mars, est explosive : cet outil permettrait d’obtenir des informations personnelles sur plus d’un quart de la population française à partir d’une simple photo prise sur le vif.
17 millions de fiches accessibles en quelques secondes
Le logiciel est connecté au Traitement d’Antécédents Judiciaires (TAJ), une base de données titanesque. Elle compile près de 17 millions de fiches sur des personnes mises en cause dans des affaires judiciaires, et pas moins de 48 millions de fiches concernant des victimes.
Chaque fiche peut contenir le nom, la date de naissance, l’adresse, la profession, les coordonnées téléphoniques, et même l’appartenance politique ou religieuse de la personne concernée. Au moins 9 millions de portraits photographiques sont également accessibles via ce système.
En pratique, un agent n’a qu’à charger un cliché dans l’application. En quelques secondes, les 200 photos « les plus pertinentes » lui sont présentées sur une seule interface. Un jeu d’enfant.
Une utilisation formellement interdite par la loi

Ce qui rend cette affaire particulièrement grave, c’est que l’usage de cet outil lors des contrôles d’identité est explicitement interdit. Une instruction du ministère de l’Intérieur datée de février 2022 le précise noir sur blanc : le « rapprochement par photographie » ne peut pas être utilisé lors d’une opération de contrôle d’identité sur la voie publique.
La loi est claire : chaque agent doit être individuellement désigné et habilité par une autorité hiérarchique pour accéder au TAJ. Utiliser cet outil sans autorisation expose à des peines d’emprisonnement et jusqu’à 300 000 euros d’amende. En théorie, chaque consultation est tracée et conservée pendant trois ans pour limiter les abus.
Mais en pratique, la réalité est tout autre.
« Ils contrôlent 10 à 15 gars à la journée, toujours les mêmes têtes »
C’est l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN) elle-même qui confirme, dans son rapport 2023, que cet outil est « très fréquemment utilisé sur la voie publique lors des contrôles d’identité ». Des mots qui ont la valeur d’un aveu institutionnel.
Tony, un policier qui a accepté de témoigner anonymement auprès de Disclose, résume sans détour ce qui se passe sur le terrain : « Ils contrôlent 10 à 15 gars à la journée, toujours les mêmes têtes, alors il y en a qui abusent, qui se disent qu’ils vont pouvoir verbaliser pour du stup, parce que ‘tiens t’es connu, et tiens je t’en remets une’. »
Ce témoignage soulève une question qui dérange : dans combien de cas un contrôle d’identité a-t-il été décidé ou orienté sur la base d’une identification faciale réalisée en amont, à l’insu de la personne concernée ?
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Un million d’utilisations en 2024

Les chiffres parlent d’eux-mêmes et ils donnent le vertige. En moyenne, le logiciel de reconnaissance faciale intégré au NEO a été utilisé 2 500 fois par jour en 2024, soit près d’un million de consultations sur l’année.
Pour mesurer l’ampleur de la dérive, il suffit de comparer avec les données de 2019 : le TAJ avait alors été consulté 375 000 fois sur toute l’année, selon un document du secrétariat général du ministère de l’Intérieur. En cinq ans, le recours à cet outil a donc quasiment triplé.
Cette explosion ne peut pas s’expliquer uniquement par une augmentation des enquêtes judiciaires légitimes. Elle coïncide précisément avec le déploiement massif du NEO et de sa fonction de reconnaissance faciale.
Le ministère de l’Intérieur fait la sourde oreille
Face à cette enquête, la réaction des autorités est édifiante. Sollicités par Disclose, la Quadrature du Net et Camille Reporter, Place Beauvau et la gendarmerie nationale n’ont tout simplement pas répondu aux questions posées.
Ce silence institutionnel est en lui-même un signal fort. Il rappelle d’autres affaires récentes où la surveillance des citoyens s’est développée dans un angle mort du contrôle démocratique. On pense notamment aux débats autour du compteur Linky et des données collectées, ou encore aux propositions de surveillance des chômeurs par France Travail qui avaient suscité une vive polémique.
Dans ce contexte, l’absence totale de réponse du ministère laisse le champ libre aux interprétations les plus sombres.
Qui peut être concerné ?

La question que tout le monde se pose est simple : est-ce que cela peut me concerner ? La réponse est troublante. La base de données TAJ ne contient pas seulement des criminels condamnés.
Elle répertorie des personnes mises en cause dans des affaires judiciaires — ce qui inclut des suspects jamais condamnés, des personnes entendues comme témoins ou des individus impliqués dans des procédures classées sans suite. Elle répertorie aussi des victimes, soit 48 millions de fiches de personnes qui n’ont commis aucun délit.
Autrement dit, avoir déposé plainte pour un cambriolage il y a dix ans suffit potentiellement à figurer dans cette base, et donc à être identifié lors d’un contrôle d’identité ordinaire dans la rue.
La reconnaissance faciale encadrée… sur le papier
La France n’est pas le seul pays européen à naviguer dans ces eaux troubles. Mais elle dispose d’un cadre légal qui est censé protéger les citoyens de ces dérives. La loi interdit explicitement la reconnaissance faciale lors des contrôles d’identité. Le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) encadre strictement le traitement des données biométriques.
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Le problème soulevé par cette enquête, c’est précisément l’écart béant entre le droit écrit et la pratique quotidienne sur le terrain. Un policier qui charge une photo de passant dans son NEO pendant un contrôle de routine viole la loi. Et pourtant, cela se produit des milliers de fois par jour.
Cette situation n’est pas sans rappeler d’autres affaires de surveillance numérique qui ont agité l’opinion publique ces dernières années, comme le piratage de France Travail qui avait exposé les données de 340 000 demandeurs d’emploi, ou encore les multiples alertes sur la sécurité des données personnelles.
Ce que dit la loi, ce que fait la réalité

Il existe en France un principe fondamental : nul ne peut être soumis à une surveillance biométrique sans cadre légal strict. Ce principe est bafoué chaque jour, selon les éléments réunis par cette enquête.
La traçabilité des consultations, censée limiter les abus, ne suffit visiblement pas. Savoir qu’une consultation a eu lieu ne permet pas de déterminer si elle était justifiée ou non. Et si personne ne contrôle les 2 500 consultations quotidiennes, la traçabilité reste un outil théorique sans effet dissuasif réel.
Des spécialistes de la surveillance et des libertés numériques tirent la sonnette d’alarme depuis des années sur ce type de dérive. La Quadrature du Net, qui cosigne cette enquête, se bat depuis longtemps contre l’extension des outils de surveillance biométrique en France et en Europe.
Quelles suites pour cette affaire ?
L’enquête publiée par Disclose, la Quadrature du Net et Camille Reporter constitue un document d’une rare précision. Elle s’appuie sur des notes internes du ministère de l’Intérieur, des rapports de l’IGPN et des témoignages de policiers. C’est le type de révélation qui force normalement une réaction politique.
Reste à savoir si les autorités compétentes — CNIL en tête — vont saisir le sujet. La Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés a le pouvoir d’enquêter sur ces pratiques et de sanctionner les manquements au RGPD. Elle l’a déjà fait dans d’autres contextes de surveillance numérique.
Pour les citoyens, cette affaire pose une question simple mais vertigineuse : la prochaine fois que vous croisez un agent de police dans la rue et qu’il sort son téléphone, que fait-il exactement avec votre visage ?