Dans les comptes de Nordine, conducteur de bus à Lyon à 2 180 € nets par mois
Nordine a 43 ans, deux enfants de 9 et 13 ans, et conduit un bus du réseau TCL à Lyon depuis douze ans. Avec sa compagne Élodie, auxiliaire de puériculture en crèche municipale, ils forment un foyer à deux salaires modestes. Lui touche 2 180 € nets par mois. Voici comment il répartit chaque euro — et ce qui reste une fois les factures payées.

Ce que le compteur affiche chaque mois
Le salaire de base de Nordine tourne autour de 1 870 € nets. C’est la grille classique d’un conducteur-receveur confirmé dans une régie de transport urbain. Mais le vrai salaire se construit ailleurs : les primes de service (amplitude horaire, travail le dimanche, jours fériés) ajoutent entre 250 et 350 € selon les mois. En lissant sur l’année, il arrive à une moyenne stable de 2 180 € nets.
Élodie, de son côté, rapporte environ 1 640 € nets. Le foyer dispose aussi de 300 € d’allocations familiales pour deux enfants. Au total, le ménage tourne autour de 4 120 € nets mensuels. « Sur le papier, ça a l’air correct. Dans la vraie vie, ça part vite », résume Nordine.
Pas de 13ᵉ mois dans sa convention, mais un intéressement annuel versé en mars qui représente environ 600 €. Il le place systématiquement sur un Livret A. Le reste de l’année, c’est le salaire mensuel qui doit tout absorber — et la marge de manœuvre est plus mince qu’on ne le croit.
Le mur des dépenses fixes
Le poste le plus lourd, c’est le loyer. Le couple habite un T4 de 75 m² dans le 8ᵉ arrondissement de Lyon, quartier Monplaisir. Loyer charges comprises : 920 €. C’est dans la fourchette haute pour un logement social, mais Nordine a attendu quatre ans sur liste d’attente avant de l’obtenir. « En privé, le même appartement serait à 1 200 €, donc je ne me plains pas. »
Les assurances alourdissent la note : 85 € pour la mutuelle familiale (obligatoire, en complément de celle d’Élodie), 42 € d’assurance habitation, 58 € d’assurance auto. Total assurances : 185 €. La voiture, une Dacia Sandero de 2019, est indispensable pour Élodie qui travaille en banlieue.

Le poste abonnements télécom et loisirs numériques s’élève à 87 € : box internet (32 €), deux forfaits mobile (22 € au total), Netflix (13,49 €), un abonnement Disney+ partagé avec sa belle-sœur (6 €), et Spotify famille (13 €). Nordine a un abonnement TCL offert par son employeur — un avantage non négligeable qui lui économise 67 € par mois.
L’énergie (électricité et gaz) représente 135 € mensuels en moyenne lissée sur l’année. L’impôt sur le revenu, prélevé à la source, retire 148 € sur la fiche de paie de Nordine (le taux personnalisé du foyer est de 6,8 %). La cantine des deux enfants coûte 112 € par mois, au tarif réduit lié au quotient familial. Comme beaucoup de foyers français, les dépenses contraintes engloutissent plus de la moitié des revenus avant même d’avoir rempli le frigo.
Total des charges fixes : environ 1 587 €. Il reste donc 593 € sur le seul salaire de Nordine pour tout le reste. Heureusement, le salaire d’Élodie et les allocations viennent compléter la cagnotte commune.
Là où l’argent file sans prévenir
Les courses alimentaires représentent le deuxième gouffre du foyer. Nordine et Élodie dépensent en moyenne 580 € par mois pour nourrir quatre personnes. « On fait les courses chez Lidl pour le gros, et le marché de Monplaisir le samedi pour les fruits et légumes. Mais avec deux garçons qui grandissent, le budget explose. » Ils ont remarqué une hausse d’environ 15 % en deux ans sur leur ticket moyen.
L’essence pour la Dacia coûte 110 € par mois. Élodie fait 25 km aller-retour quotidiens. Nordine, lui, se rend au dépôt en bus — encore un avantage du métier. Les frais d’entretien auto, lissés sur l’année (contrôle technique, pneus, vidange), ajoutent 45 € mensuels.
Les sorties et loisirs restent modestes : un restaurant en famille une fois par mois (70 €), une sortie cinéma ou bowling deux fois par mois (40 €). Les activités extrascolaires des enfants — judo pour l’aîné, foot pour le cadet — coûtent 65 € par mois, licences et équipements lissés. Quand on sait qu’un ticket de cinéma dépasse 14 € aujourd’hui, quatre places suffisent à plomber le budget loisirs d’une semaine.
Le shopping (vêtements, chaussures, fournitures) tourne autour de 80 € mensuels. « On achète beaucoup en soldes ou sur Vinted. Les enfants grandissent tellement vite que ça ne sert à rien de mettre 50 € dans un jean. » Les vacances, eux, sont budgétées à 150 € par mois, mis de côté pour financer deux semaines en camping l’été, généralement en Ardèche.
Total dépenses variables : environ 1 140 € pour l’ensemble du foyer.
Ce qui reste quand tout est payé
En additionnant les revenus du ménage (4 120 €) et en soustrayant les charges fixes (1 587 €) et les dépenses variables (1 140 €), il reste théoriquement 1 393 €. Mais Nordine tempère immédiatement : « Il y a toujours un imprévu. La machine à laver qui lâche, un appareil dentaire, une sortie scolaire à 45 €. On n’a jamais la somme théorique en vrai. »
Le couple arrive malgré tout à épargner 350 € par mois. La stratégie est simple : 200 € partent sur un Livret A (solde actuel : environ 8 200 €), et 150 € alimentent un LEP au nom d’Élodie, qui y est éligible. « Le LEP à 3,5 %, c’est le meilleur placement qu’on ait trouvé. Pas besoin d’être riche pour épargner un peu. »
Aucun crédit à la consommation en cours. La Dacia a été achetée d’occasion et payée comptant grâce à trois ans d’économies. Nordine y tenait : « J’ai vu mon père crouler sous les crédits revolving. Moi, si je ne peux pas payer cash, j’attends. » Le seul projet à moyen terme, c’est l’achat d’un appartement. Mais avec les prix lyonnais — entre 3 500 et 4 500 € le m² même dans les quartiers accessibles —, le couple estime avoir besoin d’un apport de 30 000 €. « On en est à la moitié. Peut-être dans trois ans, si tout va bien. »
Pour situer ce budget dans un contexte plus large, le salaire médian en France se situe autour de 2 100 € nets mensuels. Nordine se trouve donc légèrement au-dessus, mais dans une ville où le coût de la vie est 12 % supérieur à la moyenne nationale. Comparé à d’autres profils comme celui de Jérôme, maçon à Limoges, ou d’Ambre, aide-soignante à Rouen, son pouvoir d’achat réel est grignoté par le loyer lyonnais.
« On vit correctement, mais on ne vit pas large. Si l’un de nous deux perdait son boulot, on tiendrait trois mois, pas plus. C’est ça qui me stresse le plus. » Une phrase qui résonne sans doute chez beaucoup de foyers français à deux salaires modestes.