Ardennes : après avoir tué ses grands-parents, elle achète un ours en peluche
Le 31 mars dernier, deux adolescents arpentaient les rayons d’un centre commercial de Sedan, sourires aux lèvres, collés l’un à l’autre. Quelques heures plus tôt, ils venaient d’assassiner un couple de retraités à l’arme blanche. Parmi leurs achats : un ours en peluche.
110 euros de courses après un double meurtre
Entre 8h55 et 9h49, ce lundi 31 mars, L., 16 ans, et Y., 15 ans, font tranquillement leurs emplettes dans trois enseignes de Sedan. Plaid en flanelle, matelas de camping, charcuteries, sushis, bonbons, bougies, brosse à dents et — détail stupéfiant — un ours en peluche. Total de la note : 110,70 euros, payés en liquide.
Les caméras de surveillance montrent un couple d’ados parfaitement ordinaire. Pas de stress, pas de précipitation. Ils se taquinent, prennent leur temps dans les rayons, et lancent un poli « Au revoir madame, bonne journée ! » à la caissière. Pourtant, à peine quelques heures avant cette scène banale, ils ont tué avec une violence extrême les grands-parents de la jeune fille dans leur maison de Villers-Semeuse.
François et Danièle, tués chez eux par leur propre petite-fille
François, 74 ans, et Danièle, 71 ans, avaient la garde de L. depuis des années en tant que « tiers digne de confiance ». La mère de l’adolescente n’assumait pas son rôle parental. Le couple de retraités tentait depuis plusieurs semaines de dissuader leur petite-fille de fréquenter Y., un garçon dont ils percevaient la violence latente.
Leur inquiétude n’avait rien d’infondé. En septembre 2024, Y. avait planté une paire de ciseaux dans le dos d’un camarade de classe qui, selon lui, « reluquait » trop sa copine. La victime avait dû être hospitalisée. Le garçon devait d’ailleurs comparaître le 10 avril devant un juge pour enfants de Charleville-Mézières pour violence avec arme.
Mais L. ne voulait rien entendre. Ni les engueulades sévères, ni les claques de sa grand-mère exaspérée ne la faisaient plier. L’idée de se débarrasser de ses grands-parents a germé dans son esprit au cours du mois de mars, selon le procureur de Reims François Schneider. Y. était partant.
Un couteau de 30 cm caché sous le lit
Le plan est aussi brutal que méthodique pour des adolescents de cet âge. Le couple achète un couteau dont la lame mesure 30 centimètres. L. le dissimule sous son lit, à l’étage de la maison familiale. Le week-end des Rameaux, elle fait entrer Y. en douce. Il se cache sous le lit. Tous deux attendent leur moment.

Le lundi 30 mars au matin, Danièle entre à l’improviste dans la chambre et découvre Y. Sa colère est immédiate, violente. Les coups portés par sa propre petite-fille la font chuter dans l’escalier. Alerté par les cris, François monte. Y. se jette sur lui. Les deux retraités se retrouvent à terre, en sang, frappés à coups de couteau puis à coups de pied.
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L’autopsie, réalisée le 1er avril, révèle l’ampleur de la sauvagerie. François présentait cinq plaies à l’arme blanche dans le bas du dos et une plaie béante au thorax, cause de sa mort par hémorragie. Danièle avait subi des coups au visage, six plaies au cuir chevelu et au cou, ainsi qu’une blessure mortelle au thorax. Les deux victimes se sont défendues. Le procureur a requalifié les faits de meurtre en assassinat.
Deux jours dans la maison avec les corps
L. et Y. sont restés dans la maison du lundi au mardi matin. Ils ont traîné les corps de François et Danièle depuis l’escalier jusqu’à la cave, les ont recouverts d’une bâche sommaire et ont empilé dessus divers objets trouvés sur place. À l’aube du mardi, ils ont quitté discrètement la ruelle ouvrière bordée de maisons basses.
Avant de partir, ils ont récupéré environ 4 000 euros en liquide rangés dans une petite boîte en bois. Un « vol opportuniste » selon le procureur. Avec cet argent, les deux adolescents se sont offert trois iPhones à 719 euros pièce. Pourquoi trois téléphones pour deux personnes ? La question reste sans réponse à ce stade.
Ce sont des amis du couple, inquiets de n’avoir aucune nouvelle depuis le week-end, qui ont alerté les pompiers. En arrivant dans la maison vide, ils ont d’abord trouvé un grand couteau mal nettoyé dans l’évier, la lame encore rouge. Puis des flaques de sang dans l’escalier, des traces au rez-de-chaussée, un chemin macabre menant à la porte de la cave. En bas, une jambe dépassait.
Un repaire de fortune dans une friche industrielle
Après leur virée shopping à Sedan, L. et Y. se sont réfugiés à pied dans la friche de Mory, à la sortie de la ville. Sept hectares d’anciens bâtiments et hangars délabrés, jadis squattés par des gens du voyage, puis évacués par la municipalité. Un décor de désolation : ferraille rouillée, appareils ménagers abandonnés, câbles et tôles baignant dans la boue.

Au fond d’un bâtiment sans fenêtres, balayé par les courants d’air, les enquêteurs ont découvert leur installation. Le matelas de camping, le plaid gris, l’ours en peluche, les vivres et les factures correspondantes — un petit chez-soi d’une tristesse absolue. Sur une table basse, un canif et la coque d’un iPhone 17 E près de son emballage. Combien de temps pensaient-ils tenir là ? Personne ne le sait.
Géolocalisés, ils sont interpellés le 31 mars en début d’après-midi. Des employés d’une usine située en face de la friche voient débarquer la police judiciaire et les techniciens de la scientifique. Deux gamins menottés, « la tête baissée », sont embarqués chacun dans une voiture séparée.
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Des aveux rapides, une froideur qui sidère les enquêteurs
Placés en garde à vue à 14h50, L. et Y. avouent « rapidement, sans réserve », malgré « quelques incohérences et imprécisions dues à leur jeune âge et à leur immaturité », selon le procureur. Ce qui frappe juges et enquêteurs, c’est leur absence quasi totale d’émotion. Quelques larmes, certes, mais une froideur générale qui laisse les professionnels sidérés.
L’avocate de Y., Me Laureen Melis, a elle aussi observé ces rares pleurs lors de leur première entrevue au palais de justice de Reims. Les deux adolescents disent regretter leur geste. Mais à quel degré ? Lors d’une audition, L. lâche cette phrase vertigineuse : « Je ne recommencerai plus. » Comme s’il s’agissait d’une simple bêtise de cour de récréation. Contactée par téléphone avant son arrestation, elle n’avait d’ailleurs montré « pas une seconde d’inquiétude » au sujet de l’absence de ses grands-parents, ce qui avait alerté les policiers.
La question de l’emprise mutuelle reste entière. Qui a entraîné l’autre ? Les deux risquent vingt ans de réclusion. L. pourrait même écoper de dix ans supplémentaires si l’excuse de minorité n’est pas retenue, comme cela s’est produit dans d’autres affaires impliquant des mineurs auteurs de violences extrêmes.
Au lycée, un couple « inséparable mais à part »
Au lycée Jean-Baptiste Clément de Sedan, où les deux suivaient un CAP mécanique, les réactions oscillent entre stupeur et résignation. Certains élèves ne sont « pas si étonnés que ça ». Le couple vivait dans sa bulle, ne se mêlant à personne. Y. devenait agressif dès qu’un regard s’attardait sur sa copine. Elle, de son côté, le mordait franchement quand il faisait mine de regarder une autre fille.
« Il s’en plaignait aussitôt auprès des surveillants, racontent Jonas et Romain, deux étudiants. Mais au fond, il était content, presque fier. Entre eux, c’était un jeu. » Le soir, dans le dortoir — Y. était interne —, il « marmonnait tout seul des mots incompréhensibles ». Malgré l’agression au ciseau connue de l’établissement, on s’étonnait qu’il soit toujours hébergé avec les autres pensionnaires.
Mi-mars, un agent de sécurité d’un centre Leclerc avait surpris le couple dans une cabine d’essayage. Depuis décembre, L. se rendait régulièrement à l’infirmerie de son collège pour effectuer des tests de grossesse. Les deux adolescents désiraient ardemment un enfant. Des expertises psychiatriques devront éclairer cette relation fusionnelle et ce basculement dans la violence meurtrière, dans une affaire qui rappelle que la question des mineurs délinquants reste un défi majeur pour la justice française.
