Ils ont filmé la guerre à Dubaï : trois Français arrêtés
Depuis le début des frappes iraniennes dans le Golfe, une autre bataille se joue loin des systèmes antimissiles : celle de l’image. À Dubaï comme à Doha, les vidéos d’explosions, de débris ou d’interceptions se raréfient brusquement. Non parce qu’il ne se passe rien, mais parce que les autorités veulent reprendre la main sur ce qui est montré, diffusé et commenté.

Ce durcissement touche les habitants, les touristes, les influenceurs, mais aussi les journalistes. En quelques jours, les Émirats arabes unis et le Qatar ont multiplié les avertissements et les arrestations liées à la diffusion d’images jugées sensibles. La logique affichée est sécuritaire. Le résultat, lui, est beaucoup plus large : une parole publique très encadrée au moment même où la Dubaï s’invite dans des villes qui ont bâti leur réputation sur la stabilité.

À Dubaï, l’image est devenue un enjeu stratégique
Les Émirats arabes unis ont officiellement condamné les attaques iraniennes lancées contre leur territoire le 28 février 2026. Depuis, la communication officielle insiste sur la défense du pays, la souveraineté nationale et la nécessité de ne pas relayer d’informations pouvant troubler l’ordre public.
Dans ce contexte, filmer un panache de fumée, un impact au sol ou un système d’interception en action n’est plus un simple réflexe de témoin. Les autorités émiriennes considèrent que ces contenus peuvent révéler des positions sensibles, alimenter la panique ou contredire les annonces officielles. Plusieurs médias internationaux ont rapporté des arrestations et des poursuites pour des vidéos liées aux frappes, y compris contre des étrangers.
Le cadre juridique invoqué n’est pas nouveau, mais son application s’est nettement durcie avec la guerre. Gulf News rappelle que la législation émirienne sur la cybercriminalité et les rumeurs punit la publication ou la republication de fausses informations, de contenus trompeurs ou de rumeurs malveillantes contredisant la communication officielle, avec des peines de prison et des amendes élevées. Le seuil de 200 000 dirhams, soit un peu plus de 50 000 euros au cours actuel, revient d’ailleurs dans plusieurs avertissements relayés ces derniers jours.

Influenceurs, touristes, reporters : personne n’échappe au verrouillage
Ce durcissement ne vise pas seulement les comptes anonymes ou les chaînes militantes. Il touche aussi un écosystème qui a largement participé à la vitrine de Dubaï : les créateurs de contenus. Plusieurs reportages et vidéos publiés ces derniers jours montrent des influenceurs installés aux Émirats expliquant qu’ils ne savent plus précisément ce qu’ils ont le droit de montrer ou de dire pendant les alertes. Face à cette situation, certains se demandent si le fisc français ne deviendrait pas une option plus simple que la pression locale.
L’affaire a aussi pris une tournure plus concrète avec le cas de Maeva Ghennam, citée dans le sujet de France Télévisions. Sa prise de parole, diffusée alors que la ville vivait ses premières heures de tension, a illustré la ligne rouge désormais tracée par les autorités locales : on peut montrer le décor, pas la vulnérabilité. Le contraste est fort pour une ville qui a longtemps encouragé les récits personnels, les vues panoramiques et les contenus lifestyle.
Les journalistes ne sont pas davantage épargnés. Le Monde a décrit un contrôle accru de l’information de guerre dans plusieurs États du Golfe, avec des restrictions de tournage, des pressions sur les sources et des arrestations pour contenus jugés nuisibles à la sécurité ou à l’image du pays. Au Qatar, l’agence officielle QNA a elle-même annoncé l’arrestation de 194 personnes, accusées d’avoir filmé des incidents ou diffusé des informations trompeuses en pleine crise.
À lire aussi

Le Qatar suit la même ligne
Doha avance des justifications comparables. Les autorités disent vouloir empêcher la diffusion de contenus de nature à affoler la population, perturber l’ordre public ou fournir des indications exploitables en période de guerre. Là aussi, les chiffres sont élevés. L’AFP, reprise par plusieurs médias, a fait état de plus de 300 arrestations au Qatar en lien avec des vidéos ou des informations considérées comme mensongères ou sensibles. Face au danger, les plus riches cherchent déjà des solutions pour quitter la zone.
Ce point compte, car il montre que l’affaire dépasse le cas de Dubaï. Le Golfe n’essaie pas seulement de bloquer quelques vidéos virales. Il cherche à imposer une discipline de communication à l’échelle régionale, alors que missiles et drones ont fait irruption dans des métropoles associées au luxe, au tourisme et aux affaires.

Une censure de guerre, mais aussi une bataille pour la réputation
L’argument sécuritaire est réel. Montrer un débris, un impact ou une fumée peut en effet donner des indices sur l’efficacité des défenses, l’emplacement d’un site ou la nature d’une attaque. C’est l’explication mise en avant par les autorités et par certains juristes basés aux Émirats.
Mais ce n’est pas la seule lecture. Plusieurs enquêtes soulignent aussi une volonté de préserver la marque Dubaï. Depuis des années, l’émirat vend l’idée d’un refuge ultramoderne, sûr et parfaitement maîtrisé. Or la circulation d’images de drones, de bâtiments touchés ou de vacanciers paniqués fragilise ce récit. On a même vu des animaux abandonnés sur des balcons lors de départs précipités. Le Monde parle d’un contrôle du récit de guerre, tandis que le Financial Times a décrit l’impact psychologique et économique des attaques dans le centre financier de Dubaï.
Cette tension éclate au grand jour dans la vie quotidienne. Les réseaux sociaux, qui servaient à montrer les plages, les rooftops et les quartiers neufs, deviennent des espaces à risque dès qu’ils documentent la réalité sécuritaire. Et c’est précisément ce basculement qui rend l’affaire sensible pour les expatriés français, nombreux aux Émirats, qu’ils soient installés sur place, de passage ou venus y travailler dans l’influence, les services ou la finance.
Pour les Français sur place, le message est désormais très clair
Côté français, les autorités consulaires ont activé leur communication de crise. Le site de l’ambassade de France aux Émirats arabes unis affichait encore le 18 mars une page dédiée à la crise en cours, et la représentation française a rappelé à la communauté expatriée que les alertes missiles se poursuivaient. L’organisation du rapatriement devient d’ailleurs une préoccupation majeure.
À lire aussi
Cette présence diplomatique est importante, car les sanctions encourues localement peuvent être lourdes. Au-delà des amendes, les textes et avertissements relayés dans la presse évoquent des peines d’emprisonnement, voire l’expulsion pour les étrangers selon les cas. Les associations de défense de détenus dans la région, comme Detained in Dubai, affirment même que la répression peut viser des gestes très ordinaires : filmer, repartager, commenter ou envoyer une image à des proches. Ces affirmations doivent être lues avec prudence, car elles viennent d’une organisation militante, mais elles rejoignent le sens général du tour de vis observé depuis deux semaines.
Le plus frappant est peut-être là. Dans d’autres contextes, une vidéo prise sur le vif sert de preuve, d’archive ou de témoignage. Aux Émirats, en temps de guerre, elle peut devenir l’élément qui vous expose. Le témoin change alors de statut. Il ne documente plus seulement un événement : il entre, malgré lui parfois, dans le champ pénal.

Ce que révèle vraiment cette affaire
Au fond, cette séquence dit quelque chose de plus large que la seule répression numérique. Elle montre que, dans le Golfe, la guerre ne se mesure pas seulement en interceptions, en dégâts ou en communiqués militaires. Elle se mesure aussi à la capacité des États à contrôler les images qui pourraient contredire la promesse de normalité.
C’est ce qui explique le décalage entre la rareté des vidéos disponibles et l’ampleur réelle des tensions. Dubaï n’est pas devenue muette par hasard. Elle est devenue silencieuse parce qu’une vidéo peut désormais être assimilée à une menace pour la sécurité nationale, et parce que cette logique s’applique bien au-delà des militants ou des médias.
Et c’est là que se situe l’élément central de cette affaire. Selon les informations de France Télévisions, reprises le 18 mars, environ 60 personnes étaient alors en garde à vue à Dubaï pour avoir filmé ou diffusé des images liées aux attaques iraniennes. Parmi elles, au moins trois Français. Le ministère français des Affaires étrangères a confirmé que leurs dossiers étaient suivis par le consulat général de France à Dubaï et qu’ils bénéficiaient d’une protection consulaire. Autrement dit, ce qui pouvait encore apparaître comme un simple avertissement aux influenceurs est devenu un dossier diplomatique bien réel.
Retrouvez plus d’article sur le même thème ici.