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27 ans en prison pour le meurtre d’un bébé : un verdict médical vient tout faire basculer

Publié par Mathieu le 22 Avr 2026 à 12:50

En 1998, Stephen Martinez appelle les secours pour un bébé de 4 mois qui s’étouffe. Quelques heures plus tard, il est accusé de meurtre. Il vient de passer plus de 27 ans derrière les barreaux — avant qu’on découvre que la petite fille est probablement morte d’une pneumonie. Retour sur une affaire qui interroge les limites de la justice américaine.

Un appel au secours devenu une condamnation à vie

Le 17 octobre 1998, Stephen Martinez vit à Denver, dans le Colorado. Ce soir-là, il est seul avec Heather Mares, la fille de 4 mois de sa compagne. Le bébé s’étouffe. Il appelle immédiatement les secours. Quand les ambulanciers arrivent, la nouveau-née est morte. Les médecins constatent une fracture du crâne.

Berceau vide dans un appartement américain des années 1990

Sous pression, Martinez déclare aux enquêteurs que la petite pleurait, qu’il l’a « secouée » et que sa tête a « cogné contre le berceau ». Le rapport d’autopsie conclut que ce choc a provoqué la mort. En vertu de la loi du Colorado, il est inculpé pour meurtre au premier degré. L’affaire rappelle d’autres erreurs judiciaires impliquant des enfants qui ont marqué l’histoire récente.

Martinez revient rapidement sur ses aveux. Il affirme avoir paniqué, avoir mal décrit les événements. Mais en 2000, le jury le reconnaît coupable. La sentence tombe : prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle. Il a 31 ans. Sa vie s’arrête là.

Pendant plus de deux décennies, personne ne remet en question le diagnostic médical initial. Jusqu’à ce qu’une équipe d’avocats bénévoles décide de rouvrir le dossier.

Le syndrome du bébé secoué remis en cause par la science

C’est le Korey Wise Innocence Project qui a repris l’affaire. Cette organisation du Colorado fournit des services d’enquête et des conseils juridiques gratuits aux personnes condamnées à tort. Et leur découverte a tout changé.

Dossiers juridiques et documents médicaux sur un bureau

Les experts mandatés par l’organisation ont établi que la petite Heather Mares souffrait d’une pneumonie au moment de sa mort. Or, cette maladie peut provoquer exactement les mêmes symptômes que ceux attribués au « syndrome du bébé secoué » : hémorragie cérébrale, hémorragie rétinienne, œdème cérébral.

Leur explication est limpide : le manque d’oxygène causé par la pneumonie « a entraîné un arrêt cardiaque. Le cœur n’a alors plus pu pomper le sang vers le cerveau. Et toutes les lésions que vous observez en découlent. » En clair, les blessures constatées sur le corps du bébé n’étaient pas le résultat de violences, mais les conséquences d’une maladie non diagnostiquée.

Le bureau du procureur de Denver a confirmé dans un communiqué officiel que « plusieurs experts médicaux crédibles ont contesté la conclusion initiale selon laquelle le décès d’Heather était dû à des violences physiques ». Des experts indépendants, mandatés par le procureur lui-même, ont largement confirmé cette nouvelle analyse. L’affaire n’est pas sans rappeler celle de Maurice Hastings, emprisonné 38 ans pour un crime qu’il n’avait pas commis.

Restait à savoir si la justice accepterait de reconnaître qu’elle s’était trompée.

« Un doute raisonnable » : quand le procureur admet l’erreur

Face à ces nouvelles preuves médicales, le procureur de Denver a déclaré qu’il existait désormais « un doute raisonnable » sur la culpabilité de Stephen Martinez. Selon lui, il était « de son devoir éthique et légal » d’annuler la condamnation et de classer l’affaire. Pas de nouveau procès. Pas de négociation. Un abandon pur et simple des charges.

Le magistrat a toutefois tenu à préciser « qu’il n’y a eu aucune faute de la part des procureurs ou des enquêteurs qui ont travaillé sur cette affaire à la fin des années 1990 ». Il s’agirait, selon ses mots, « simplement d’un exemple de la capacité du système judiciaire à réexaminer un dossier lorsque cela s’avère nécessaire. »

Simplement. Le mot peut surprendre quand on parle de 27 ans volés à un homme. Ce type de situation, où la justice met des décennies à corriger le tir, rappelle d’autres affaires où des individus ont été confondus et enfermés à tort pendant des années.

Car pendant ces 27 ans, Martinez n’a pas seulement perdu sa liberté. Il a perdu bien plus que cela.

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En fauteuil roulant, amputé : la liberté au prix fort

Mardi 21 avril 2025, Stephen Martinez est sorti de prison. Il a 58 ans. Il est en fauteuil roulant, amputé d’une jambe — une conséquence de ses années de détention. À sa sortie, il a été accueilli par des applaudissements, comme le rapporte l’Associated Press.

Sortie de prison américaine avec fauteuil roulant au coucher du soleil

Ses premiers mots ont été d’une lucidité déchirante : « Je suis tellement heureux et reconnaissant d’être enfin libre après 27 ans d’incarcération, innocent. Mais maintenant, je ne connais absolument rien de la vie. » Vingt-sept ans sans téléphone portable, sans internet tel qu’on le connaît, sans les repères les plus basiques du quotidien. Comme d’autres personnes enfermées par erreur pendant des années, la réinsertion s’annonce comme un immense défi.

Un détail inattendu : Martinez s’est marié en prison. C’est avec son épouse qu’il est reparti ce jour-là. Jeanne Segil, directrice adjointe du Korey Wise Innocence Project, a souligné la montagne qui l’attend : « La réinsertion est difficile pour quiconque a passé autant d’années en prison, et le fait qu’il en sorte avec un handicap comme le sien compliquera encore les choses. »

Elle a aussi tenu à replacer l’événement dans son contexte le plus cruel : « C’est une tragédie, pas un crime. Steven Martinez n’est pas responsable de la mort du bébé. » Mais tout le monde ne partage pas cet avis.

La famille du bébé refuse d’y croire

Kim Estrada, la mère de la petite Heather, s’est dite bouleversée par cette libération. « Ma vie s’est arrêtée il y a 27 ans, ainsi que celle de notre famille. » Pour elle et pour Chris Mares, le père biologique, il n’y a aucun doute : Stephen Martinez a tué leur fille et n’a « exprimé aucun remords ».

André Mares, l’oncle d’Heather, a posé la question qui hante la famille : « Comment une pneumonie peut-elle provoquer une fracture du crâne chez un bébé ? Comment le fait que Stephen ait admis avoir cogné la tête d’Heather contre le berceau peut-il expliquer tout ça ? Comment une pneumonie peut-elle effacer toutes ces blessures ? C’est incompréhensible. »

Des interrogations légitimes. La fracture du crâne, notamment, reste un élément que les experts de la défense n’ont pas complètement expliqué publiquement. Ce dossier montre à quel point les condamnations lourdes sont difficiles à remettre en question, même quand de nouvelles preuves émergent.

Le juge a répondu à la famille par voie de presse, avec des mots pesés : « Je tiens à ce que vous sachiez que ce n’est pas une décision facile. Je compatis sincèrement avec vous et votre famille. »

Ce que cette affaire dit du système judiciaire américain

L’affaire Martinez n’est pas un cas isolé. Aux États-Unis, le National Registry of Exonerations recense des milliers de personnes innocentées après de longues peines de prison. Les causes reviennent sans cesse : faux aveux obtenus sous pression, erreurs d’expertise médico-légale, manque de moyens de la défense.

Dans le cas de Martinez, les aveux initiaux — faits dans un moment de panique — ont scellé son sort. En 1998, la science du « syndrome du bébé secoué » était encore considérée comme quasi infaillible. Depuis, la communauté médicale a largement nuancé cette notion. Plusieurs études ont montré que des pathologies naturelles peuvent reproduire exactement les mêmes lésions.

Jeanne Segil du Korey Wise Innocence Project a adressé un message à la famille du bébé : « Nous sommes de tout cœur avec la famille du bébé. Nous ne pouvons qu’imaginer leur douleur, et je sais que cette journée a été particulièrement traumatisante pour eux. Nous pensons très fort à eux. »

Car c’est peut-être le plus cruel dans cette histoire : il n’y a pas de coupable. Pas de méchant à punir. Pas de justice satisfaisante. Un bébé est mort d’une maladie, un homme a perdu 27 ans de sa vie, et une famille a vécu dans la conviction — peut-être fausse — que quelqu’un avait tué leur enfant. Trois vies brisées. Aucune réparation possible.

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