Il n’est jamais venu, la salle était vide : le verdict vient de tomber pour l’islamologue Tariq Ramadan accusé de viols
Le banc des accusés est resté vide pendant trois semaines. Pas une seule fois Tariq Ramadan ne s’est présenté devant la cour criminelle de Paris. Et pourtant, ce mercredi, le verdict est tombé. Un jugement lourd, historique, et qui clôt des années d’une bataille judiciaire hors du commun.
Une absence qui a duré tout le procès

Depuis le 2 mars, Tariq Ramadan était officiellement jugé pour le viol de trois femmes. Mais l’islamologue de 63 ans n’a jamais daigné prendre place dans le box des accusés. Sa défense a avancé une raison médicale dès le premier jour : une prétendue poussée de sclérose en plaques, l’obligeant à être hospitalisé en Suisse.
Problème : son contrôle judiciaire lui interdisait de quitter la France. Cette hospitalisation à l’étranger a donc immédiatement soulevé des questions. L’avocat général ne s’est pas laissé convaincre. Pour lui, Ramadan utilisait «tous les moyens pour ne pas comparaître et pour ne pas être jugé».
Les médecins ont tranché : il pouvait se présenter
La cour a réagi rapidement. Elle a ordonné une expertise médicale confiée à deux neurologues indépendants. Leur verdict, rendu le 6 mars, a été sans ambiguïté.
Les médecins ont conclu à la «stabilité de la sclérose en plaques» de l’accusé, «sans signe de poussée récente». En clair : il était en état de faire face à la justice. La présidente de la cour, Corinne Goetzmann, a donc décidé de juger Tariq Ramadan par défaut, c’est-à-dire en son absence. Un mandat d’arrêt «à exécution et diffusion immédiate» a été délivré dans la foulée.
Ses avocats ont claqué la porte

La réaction de la défense a été spectaculaire. Ses quatre avocats ont dénoncé une «parodie de justice» avant de quitter ostensiblement la salle d’audience. «Est-ce qu’on a un autre choix que de partir ?», a lancé devant les caméras Me Ouadie Elhamamouchi.
L’un des conseils a également parlé d’«acharnement judiciaire». Résultat : les audiences se sont enchaînées sans que la défense ne soit représentée. Une situation inédite, vécue comme un affront supplémentaire par les trois plaignantes qui attendaient ce procès depuis des années.
«C’est encore une manière d’afficher son mépris par rapport aux autorités et aux victimes», a réagi l’avocate des parties civiles, Me Sarah Mauger-Poliak. Une position que partagent de nombreux observateurs de cette affaire hors norme.
Un dernier coup de théâtre la veille du verdict
La semaine passée, un ultime rebondissement a créé la stupeur. De nouveaux avocats mandatés par la défense ont transmis un certificat médical à la cour, faisant état d’une prochaine hospitalisation psychiatrique de l’accusé.
La manœuvre n’a pas fonctionné. «Monsieur Ramadan a tenté une manœuvre de la dernière chance qui a fait flop», a commenté Me David-Olivier Kaminski, avocat d’une des victimes. Le procès a continué sans interruption jusqu’au verdict.
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Ce que les victimes ont subi

Les faits jugés couvrent plusieurs années. Christelle a décrit un viol avec violences commis à Lyon en octobre 2009. Henda Ayari, ancienne salafiste devenue militante laïque, affirme avoir été violée en 2012 à Paris. C’est elle qui avait déclenché toute l’affaire en portant plainte en octobre 2017. Une troisième femme dénonce des faits similaires remontant à 2016.
Les plaignantes ont toutes décrit des relations sexuelles d’une brutalité extrême. Les juges d’instruction avaient résumé les actes ainsi : «La main qui tient et force la tête, le bras qui empêche de bouger ou de se retourner, le poids du corps, le regard de fou, les paroles de domination et de soumission, les ordres.»
Des récits accablants, que Tariq Ramadan a d’abord niés en bloc. Il avait affirmé n’avoir jamais eu de relations sexuelles avec ces femmes. Avant de changer radicalement de version.
Le retournement de l’accusé qui a tout changé
À un moment clé de l’instruction, l’islamologue a finalement reconnu l’existence de relations adultères avec les plaignantes. Mais en affirmant qu’elles étaient «consenties», certes «empreintes de domination» et rugueuses, mais consenties.
Ce revirement a constitué un tournant majeur dans le dossier. Pour Me Mauger-Poliak, la réalité est bien différente : «Ce procès n’est ni un complot ni un combat politique mais l’histoire tristement ordinaire du viol de trois femmes.»
La cour d’appel, de son côté, avait déjà recadré les débats : c’est «la violence qui est principalement mise en avant dans les différents récits» des victimes, avait-elle estimé, écartant la notion d’«emprise totale» mais retenant clairement la brutalité des actes.
18 ans ferme et une interdiction définitive du territoire

Ce mercredi 25 mars 2026, la cour criminelle de Paris a rendu son verdict. Tariq Ramadan est reconnu coupable du viol des trois femmes. Il est condamné par défaut à 18 ans de réclusion criminelle, conformément aux réquisitions du parquet général.
La peine ne s’arrête pas là. La cour a également prononcé un suivi judiciaire de huit ans à sa sortie de prison. Il lui est interdit d’entrer en contact avec les victimes. Mais aussi — et c’est une mesure particulièrement symbolique — de diffuser tout ouvrage, œuvre audiovisuelle ou prise de parole publique en lien avec cette infraction.
Enfin, une interdiction définitive du territoire français a été prononcée, applicable une fois sa peine purgée. Un épilogue judiciaire qui scelle la fin d’une présence publique sur le sol français pour celui qui se présentait comme une figure de référence de l’islam européen.
Une condamnation déjà prononcée en Suisse
Ce n’est pas la première fois que la justice condamne Tariq Ramadan. En septembre 2024, un tribunal genevois l’avait reconnu coupable du viol d’une femme en 2008 dans un hôtel de la ville. Il avait alors écopé de trois ans de prison, dont un an ferme.
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Fidèle à sa stratégie, l’islamologue a multiplié les recours. Il a annoncé saisir la Cour européenne des droits de l’homme et déposé une demande en révision du procès suisse, actuellement en cours de traitement. Pour ceux qui suivent l’affaire depuis 2017, ce verdict parisien ressemble à un point de non-retour. Mais pour les victimes, il sonne surtout comme une reconnaissance enfin obtenue, après des années d’attente et d’épreuves.
Des affaires similaires impliquant d’autres figures publiques, comme Gérard Depardieu jugé pour agressions sexuelles ou encore les cinéastes Jacques Doillon et Benoît Jacquot en garde à vue, montrent que la justice française s’empare désormais de ces dossiers avec une fermeté inédite.
Une stratégie de victimisation décryptée

Tout au long de la procédure, Tariq Ramadan a crié au complot. Ses avocats ont régulièrement dénoncé un «acharnement», affirmant disposer d’«éléments nouveaux, établis par des expertises scientifiques» qui viendraient remettre en cause les fondements mêmes des poursuites.
Des observateurs, dont l’avocat de la famille de Samuel Paty, ont établi un parallèle entre cette ligne de défense et d’autres stratégies de victimisation adoptées dans des affaires à dimension islamiste. Le procédé consiste moins à convaincre les juges qu’à s’adresser à une partie de l’opinion publique.
Du côté des plaignantes, l’heure est au soulagement mêlé d’épuisement. Pour l’une d’elles, plus de quinze ans se sont écoulés depuis les faits. Quinze ans pendant lesquels leur parole a été contestée, leur crédibilité attaquée, leurs avocats confrontés à des manœuvres dilatoires incessantes. Des affaires de violences subies par des femmes qui ont eu le courage de témoigner, comme ces anciennes Miss qui ont révélé les agressions sexuelles dont elles ont été victimes, rappellent que la parole des victimes mérite d’être entendue.
Et maintenant ?
Condamné par défaut, Tariq Ramadan peut théoriquement faire opposition à ce jugement s’il se constitue prisonnier. Une procédure qui lui permettrait d’être rejugé en sa présence. Mais compte tenu de son comportement jusqu’ici, rien ne garantit qu’il empruntera ce chemin.
Le mandat d’arrêt délivré à son encontre est toujours actif. La justice peut donc théoriquement l’interpeller à tout moment, y compris à l’étranger, dans le cadre de la coopération judiciaire internationale.
Une chose est certaine : après des années de procédure, de rebondissements et de manœuvres, la cour criminelle de Paris a rendu sa décision. Le banc des accusés était vide. Le verdict, lui, est bien là. Ce n’est pas sans rappeler d’autres affaires où la justice a dû se battre pour que les victimes de viol soient entendues. Et comme dans d’autres procès retentissants, les mots qui résonnent aujourd’hui sont ceux des victimes : enfin.