Elles ont 81, 85 et 88 ans : ces trois religieuses défient le Vatican pour mourir chez elles
Trois sœurs augustiniennes de 81, 85 et 88 ans ont fui leur maison de retraite, forcé la porte de leur couvent autrichien et refusent d’en bouger. Leur combat, devenu un symbole bien au-delà des frontières du pays, pourrait bientôt se jouer dans les couloirs du Vatican.
Une évasion à trois, à plus de 80 ans
L’histoire aurait pu sortir d’un scénario de film. À l’automne 2025, sœurs Bernadette, Regina et Rita ont quitté l’établissement spécialisé où elles avaient été placées en Autriche. Leur destination : le domaine de Schloss Goldenstein, à Elsbethen, près de Salzbourg. Un lieu qu’elles connaissent par cœur, puisqu’elles y ont passé l’essentiel de leur vie.

Mais le couvent était fermé. Peu importe. Selon le Guardian, les trois religieuses ont littéralement « forcé l’entrée » du domaine, avec l’aide d’anciens élèves de l’école autrefois rattachée au couvent et de sympathisants locaux. Le tout, sans violence, mais avec une détermination que personne n’avait vue venir.
Pourquoi elles avaient été déplacées
Tout remonte à 2023. Leur hiérarchie, en la personne du prévôt Markus Grasl, avait décidé de transférer les trois sœurs dans une maison de retraite. Le motif invoqué : les conditions de vie au couvent n’étaient plus adaptées. Escaliers en pierre, infrastructures vieillissantes, absence d’équipements médicaux à proximité. Pour la direction de l’ordre, c’était une question de sécurité.
Sauf que les principales intéressées n’étaient pas d’accord. Les trois religieuses affirment avoir été envoyées « contre leur gré ». Elles dénoncent une décision prise sans réelle consultation, alors que leur souhait le plus cher est limpide : mourir dans leur couvent. Ce type de situation, où des personnes âgées sont déplacées sans leur consentement, soulève des questions qui dépassent largement le cadre religieux.
Un principe vieux de plusieurs siècles pour se défendre
Pour appuyer leur position, sœurs Bernadette, Regina et Rita invoquent un argument que peu de gens connaissent en dehors du monde monastique : la stabilitas loci. Ce vœu de stabilité, profondément ancré dans la tradition religieuse, lie une moniale à son lieu de vie. C’est un engagement spirituel, mais aussi juridique au regard du droit canonique.

En clair, leur couvent n’est pas simplement un logement. C’est le lieu où elles ont prononcé leurs vœux, vécu leur foi au quotidien pendant des décennies, et où elles comptent bien rester jusqu’à leur dernier souffle. Ce principe est leur bouclier face à une hiérarchie qui considère le déménagement comme un acte de prudence. Pour comprendre l’attachement viscéral que l’on peut avoir à un lieu après 65 ans et plus, il suffit de les écouter.
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Un couvent réaménagé grâce à la solidarité locale
Depuis leur retour clandestin au couvent, les trois religieuses ne sont pas seules. Un réseau de soutiens s’est organisé autour d’elles pour assurer leur prise en charge au quotidien. Des bénévoles se relaient pour les repas, les soins et l’entretien des lieux.
Et pour répondre à l’argument de la sécurité avancé par leur hiérarchie, les sympathisants ont pris les choses en main. Un monte-escalier a été réinstallé pour permettre aux religieuses de circuler sans risque dans le bâtiment. D’autres aménagements ont suivi, rendant le couvent bien plus fonctionnel qu’il ne l’était au moment de leur départ forcé. Preuve que des aménagements simples peuvent changer la donne pour des personnes âgées.
La médiatisation, seule arme face à l’institution
Ce qui a véritablement fait basculer l’affaire, c’est la couverture médiatique. Sans les journalistes, les trois sœurs affirment qu’elles seraient restées « sans défense face à la dureté et à l’arbitraire » de leur supérieure. La formule est forte. Elle traduit un sentiment d’impuissance que ressentent beaucoup de seniors confrontés à des décisions prises au-dessus de leur tête.
L’affaire a d’abord été relayée par les médias autrichiens, avant de traverser les frontières. Le Guardian lui a consacré plusieurs articles. Sur les réseaux sociaux, des milliers de personnes ont exprimé leur soutien. Le hashtag est devenu viral dans les pays germanophones, et l’opinion publique s’est massivement rangée du côté des religieuses.
Direction Rome : un voyage décisif en préparation
Le prochain chapitre de cette histoire pourrait se jouer au Vatican. Selon le Guardian, les trois religieuses préparent un déplacement à Rome dans les prochaines semaines pour plaider leur cause directement auprès du Saint-Siège. Le voyage a été rendu possible par un don anonyme.
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Le Dicastère pour la doctrine de la foi, l’instance vaticane compétente, n’a pas encore rendu de décision officielle. Mais les signaux seraient encourageants. Une source citée par le journal britannique affirme que le Saint-Siège serait « en principe » favorable au maintien des trois sœurs dans leur couvent. Le fait même que ce voyage soit perçu comme un « signe positif » en dit long.
Les religieuses espèrent rencontrer le pape Léon XIV, lui-même membre de l’ordre augustinien. Une coïncidence qui n’en est peut-être pas une, et qui renforce leurs espoirs. « Les trois religieuses sont très heureuses de pouvoir se rendre à Rome », a confié leur porte-parole au média public autrichien ORF, qualifiant ce moment de « tout à fait spécial ».
Un compromis fragile en attendant le verdict
En coulisses, les négociations avancent. Le Vatican a demandé aux trois sœurs de réduire leur présence sur les réseaux sociaux, une condition qu’elles ont acceptée. Dans un courrier officiel, l’institution assure vouloir trouver une solution « juste, humaine et durable » au conflit. La formulation, volontairement ouverte, laisse la porte entrebâillée.
Mais la décision finale pourrait encore prendre plusieurs mois. En attendant, sœurs Bernadette, Regina et Rita restent dans leur couvent, entourées de leurs soutiens. Leur sort dépend désormais d’un arbitrage romain qui fera jurisprudence bien au-delà de leur cas. Car derrière cette affaire, c’est toute la question du droit des personnes âgées à choisir leur lieu de vie qui se pose — y compris quand une institution, religieuse ou non, pense savoir mieux qu’elles ce qui est bon pour elles.
Si leur histoire résonne autant, c’est peut-être parce qu’elle touche un nerf universel. À 81, 85 et 88 ans, ces trois femmes rappellent que vieillir ne signifie pas renoncer à décider. Et qu’il faut parfois forcer une porte pour se faire entendre.