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Années 80-90 : ce biais psychologique que beaucoup ont développé sans le savoir

Publié par Killian Ravon le 16 Fév 2026 à 12:30

Grandir avec des récits qui se terminent « bien » laisse des traces. Selon plusieurs psychologues, les adultes élevés dans les années 80 et 90 sont plus exposés au biais de l’arrivée : l’idée qu’un objectif précis (job, couple, achat, réussite) apportera enfin un bonheur durable. Un concept popularisé par Tal Ben-Shahar, ex-enseignant à Harvard, qui y voit une illusion tenace… et parfois épuisante.

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Illustration sobre du biais de l’arrivée : une femme coche une checklist face à un poster « FINISH » dans un bureau calme.
Le biais de l’arrivée fait croire qu’un objectif atteint suffit à garantir un bonheur durable, alors que le bien-être se joue souvent dans le chemin.

On se souvient tous de cette dernière scène. La musique monte, le méchant disparaît, la promesse d’une vie parfaite s’installe en quelques secondes. Dans les dessins animés, les contes ou un remake d’Aladdin, le bonheur ressemble à un point final net, presque contractuel.

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À force de revoir cette mécanique, une génération a fini par l’intégrer comme une logique de vie. L’enfance n’invente pas tout, bien sûr. Mais elle imprime des scénarios simples, rassurants, qui reviennent en boucle au moment où l’on commence à se fixer des “vrais” objectifs.

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Puis vient l’âge adulte, et le monde réel ne se cale pas sur le générique de fin. On obtient ce qu’on voulait, et au lieu du soulagement promis, on ressent parfois un drôle de vide. C’est précisément ce que la psychologie appelle le biais de l’arrivée (arrival fallacy), un terme largement associé aux travaux et interventions de Tal Ben-Shahar.

Les récits “happy end” ont longtemps façonné notre idée d’une destination finale. Crédit : Tom Arthur.

Le biais de l’arrivée : quand le bonheur ressemble à une ligne d’arrivée

Dans sa version la plus courante, le biais de l’arrivée se résume à une croyance : “quand j’aurai X, je serai enfin heureux”. X peut être un poste, un diplôme, un appartement, une relation, un statut social. Le bonheur est alors traité comme une récompense stable, qui commence “après”.

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Or, ce fonctionnement promet plus qu’il ne peut tenir. Atteindre un objectif peut procurer un pic d’émotion, parfois intense, mais le cerveau s’habitue vite. Tal Ben-Shahar insiste justement sur cette confusion entre réussite et bien-être durable, et invite à remettre le processus au centre plutôt que la destination.

Ce biais est d’autant plus piégeux qu’il s’appuie sur un réflexe culturel très valorisé. Dans beaucoup de récits populaires, l’histoire n’est pas “réussie” tant que les personnages n’ont pas atteint l’étape finale : l’amour, la reconnaissance, la victoire. Le problème, c’est qu’une vie ne s’arrête pas au moment où l’on coche une case.

Une génération a grandi avec des histoires en boucle… et des fins bien propres. Crédit : Veikk0.ma.
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L’adaptation hédonique : pourquoi la victoire retombe plus vite qu’on ne l’imagine

Ce mécanisme est lié à un phénomène bien documenté : l’adaptation hédonique, parfois appelée “tapis roulant hédonique”. L’idée est simple : après un changement majeur (positif ou négatif), on tend à revenir, avec le temps, vers un niveau de bien-être relativement stable.

Un exemple célèbre revient souvent dans les discussions : l’étude de 1978 de Brickman, Coates et Janoff-Bulman, qui a comparé des gagnants de loterie et des victimes d’accidents graves. Elle suggère notamment que les gagnants ne restent pas durablement “au-dessus” des autres en matière de psychologie, et que l’extraordinaire peut même réduire le plaisir tiré des petites choses du quotidien.

Il faut lire ça sans simplifier à l’extrême. L’argent change des conditions de vie, et peut réduire des sources de stress. Mais l’étude illustre une réalité psychologique : la nouveauté s’estompe, la référence interne se déplace, et le cerveau normalise ce qui semblait incroyable la veille.

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Autrement dit, le “happy end” est biologiquement difficile à maintenir. Et quand on a grandi avec l’idée qu’il devrait durer, l’écart entre attente et réalité devient un terrain parfait pour la frustration.

L’anticipation du “grand final” s’apprend aussi devant l’écran. Crédit : Julian Tysoe.

Pourquoi les années 80-90 sont un terreau particulier

Les générations qui ont grandi dans les années 80 et 90 ont consommé des récits familiaux très codifiés. Disney, les films d’aventure, les comédies grand public et même les émissions de Dorothée revisitent souvent le même schéma : chaos, épreuves, victoire, stabilité. L’émotion finale est là pour clore, rassurer, offrir un sens.

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Ce type de narration n’est pas “toxique” en soi. Il a même une fonction : donner de l’espoir, apprendre la persévérance, aider à structurer le monde quand on est enfant. Pourtant, à l’âge adulte, ce modèle peut devenir une grille de lecture automatique : si je ne ressens pas de bonheur permanent après la réussite, c’est que quelque chose cloche.

En réalité, c’est parfois le contraire : ce “retour au calme” correspond juste à la normalisation. Le cerveau cesse de célébrer, puis il repart en quête d’un nouveau pic. Dans une société où l’on doit sans cesse “progresser”, certains objets de notre enfance nous rappellent cette quête permanente de satisfaction.

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La “salle d’attente” du bonheur : quand l’anticipation fait plus que la réalité

Il y a un détail que beaucoup reconnaissent sans l’avoir nommé. Le moment le plus excitant se situe souvent avant : avant la promotion, avant l’achat, avant la rencontre, avant le projet fini. L’anticipation nourrit l’imaginaire, la projection et l’énergie créatrice.

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Une fois l’objectif atteint, la vie reprend sa texture normale. Les soucis ne disparaissent pas, les habitudes reviennent, et l’émotion retombe. Cette chute n’est pas forcément un signe d’échec, mais elle peut être vécue comme une trahison si l’on s’attendait à un “après” radieux et stable.

C’est là que le biais de l’arrivée fait mal : il transforme un phénomène psychologique banal en problème personnel. Au lieu de se dire “c’est normal que ça redescende”, on se demande “pourquoi je ne suis pas heureux, alors que j’ai tout ce qu’il faut ?”.

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Le biais de l’arrivée transforme parfois le bonheur en ligne d’arrivée mentale. Crédit : Petey21.

La Gen Z, les réseaux, et une lucidité… parfois forcée

Le texte que vous citez évoque une Gen Z “mieux armée”. Il y a une part de vrai, mais elle est nuancée. D’un côté, la santé mentale est plus discutée, la thérapie est moins taboue, et les injonctions à la réussite sont davantage critiquées.

De l’autre, les réseaux sociaux amplifient le biais de l’arrivée à leur manière. Les timelines ressemblent à des génériques de fin permanents : fiançailles, appartements, voyages, annonces, réussites. Même quand on sait que c’est une vitrine, la comparaison reste un carburant puissant.

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La différence, c’est peut-être que l’illusion est plus visible. Mais elle n’en est pas moins efficace, surtout quand on traverse une période de fatigue ou de transition.

Sortir du piège sans renoncer aux objectifs

Le point n’est pas d’abandonner l’ambition. Même Tal Ben-Shahar rappelle qu’avoir des objectifs peut soutenir la croissance personnelle, à condition de ne pas y suspendre tout son bien-être.

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Une piste consiste à déplacer la promesse : viser une direction plutôt qu’une destination. On peut vouloir progresser, changer de travail, construire une relation, sans exiger que cela “règle” définitivement la vie. L’objectif devient un chapitre, pas le dernier.

Un autre levier, souvent mentionné dans les travaux sur l’adaptation hédonique, tient aux “petites pratiques” qui résistent mieux au temps que les grandes réussites : relations, gratitude, activités qui ont du sens, routines qui ancrent le quotidien. La recherche en psychologie positive souligne régulièrement que ces éléments pèsent lourd dans le bien-être, justement parce qu’ils se cultivent plutôt qu’ils ne s’obtiennent.

Mariage, carrière, salaire : des jalons qui ne garantissent pas un bonheur permanent. Crédit : lyubenov.com.
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Et si le “happy end” était surtout un montage ?

Revoir les films de l’enfance avec des yeux d’adulte aide parfois à comprendre. Le dernier plan n’est pas un “après”, c’est une coupe. On ne voit pas les disputes, les doutes, la routine, les factures, ni les jours sans. On n’assiste pas à la vie qui continue.

Ce que le biais de l’arrivée fait, au fond, c’est prolonger cette coupe dans notre tête. Il nous pousse à croire qu’un seul événement peut transformer durablement notre état intérieur. Or, la psychologie raconte souvent l’inverse : le cerveau s’adapte, et le bien-être se construit plutôt qu’il ne tombe du ciel.

Reste une question simple, mais décisive : si le bonheur ne commence pas “après”, qu’est-ce qu’on fait “pendant” ? Pour beaucoup d’anciens enfants des années 80 et 90, c’est peut-être là que se joue le vrai changement de scénario.

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Que retenir ?

Grandir avec des histoires qui finissent parfaitement peut laisser l’idée qu’une vie “réussie” doit offrir le même final. Le biais de l’arrivée rappelle que cette attente est trompeuse : atteindre un objectif procure un pic, puis l’adaptation fait son travail. En réapprenant à valoriser le chemin, on ne renonce pas au rêve — on évite juste de transformer chaque réussite en déception.

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