Elle a attendu 30 ans pour parler : qui est Daniela Elstner, la directrice d’Unifrance, qui accuse Patrick Bruel d’agression sexuelle ?
Une femme respectée du cinéma français brise enfin le silence

Son nom est peu connu du grand public, mais dans le monde du cinéma, Daniela Elstner est une figure incontournable.
Directrice d’Unifrance depuis 2019, l’organisme chargé de promouvoir le cinéma français à l’étranger, elle dirige une institution de plus de 50 salariés et 1 000 membres adhérents.
Et pourtant, ce mercredi, c’est un tout autre visage qu’elle a choisi de montrer au monde : celui d’une femme qui a gardé un secret douloureux pendant près de trois décennies.
Ce qu’elle décrit s’est passé en 1997, lors d’un festival

C’est en novembre 1997, au Festival du Film français d’Acapulco, que se seraient produits les faits qu’elle dénonce aujourd’hui.
Daniela Elstner n’était alors qu’une jeune assistante, au tout début de sa carrière.
Elle décrit une scène d’une violence soudaine et sans préambule : « En quelques secondes, alors que je travaillais, je me suis retrouvée dans la voiture, portes fermées, avec un homme qui me sautait dessus, m’embrassait de force, me déshabillait, me touchait la poitrine et le reste du corps. »
Selon son récit, elle serait parvenue à fuir la chambre d’hôtel vers laquelle Patrick Bruel l’aurait conduite.
L’homme qu’elle accuse est l’une des stars les plus populaires de la chanson française, dont la réputation dépasse largement les frontières hexagonales.
Pourquoi elle n’a pas parlé pendant 30 ans
La question que beaucoup se posent, Daniela Elstner y répond elle-même avec une franchise désarmante.
Elle évoque la peur, le contexte professionnel écrasant, les rapports de force dans une industrie où les carrières peuvent être brisées en un mot.
« Ce que je veux, c’est que cette fois on entende, et qu’on ne puisse plus dire qu’on ne savait pas », confie-t-elle à Mediapart.
Elle ajoute : « Aujourd’hui, je suis prête à parler, et je dépose une plainte que j’aurais dû déposer il y a trente ans. »
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Une déclaration qui résonne comme un aveu de ce que des dizaines d’autres femmes vivent dans l’ombre : le silence comme seule issue possible, pendant des années.
Elle n’est pas seule : sept autres femmes témoignent

Daniela Elstner est l’une des huit femmes qui ont accepté de témoigner pour l’enquête de Mediapart, publiée ce mercredi.
Ces témoignages ont été recueillis sur une période de près de trois décennies, entre 1992 et 2019.
Les faits décrits sont d’une gravité variable mais tous similaires dans leur nature : baisers forcés, agressions sexuelles caractérisées, tentatives de viol.
Les contextes évoqués sont multiples et variés : tournées musicales, plateaux de théâtre, festivals de cinéma, événements sportifs de haut niveau.
Cette diversité de lieux et de situations dessine le portrait d’un comportement qui, selon les accusatrices, aurait perduré sur des décennies entières.
Une affaire qui n’est pas sans rappeler d’autres dossiers similaires dans le monde du spectacle, comme le procès Gérard Depardieu ou encore les révélations autour de Cauet, placé en garde à vue pour des faits similaires.
Deux procédures judiciaires sont déjà en cours

L’affaire ne s’arrête pas aux colonnes de Mediapart.
Une première procédure judiciaire est déjà engagée : le parquet de Saint-Malo instruit une plainte pour viol concernant des faits présumés survenus en octobre 2012, lors du Festival du Film britannique de Dinard.
Une deuxième plainte, déposée le 12 mars 2026 auprès du parquet de Paris, concerne des faits de tentative de viol et d’agression sexuelle.
C’est cette deuxième plainte qui est celle de Daniela Elstner elle-même.
La machine judiciaire est désormais en marche, et pour Patrick Bruel, l’heure des réponses approche.
Patrick Bruel conteste fermement toutes les accusations
Face à cette vague de témoignages, l’entourage de Patrick Bruel a répondu sans ambiguïté.
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Son avocat affirme que l’artiste n’aurait « jamais outrepassé un refus, jamais forcé à un geste ou un rapport sexuel ».
Le chanteur réfute « toute accusation de viol » et, de manière générale, toutes « les allégations de violence, de brutalité, ou de contrainte ».
Patrick Bruel bénéficie de la présomption d’innocence et n’a pas encore été entendu dans le cadre de la procédure ouverte à Paris.
L’enquête de Mediapart avait pourtant débuté dès fin 2018, avant d’être reprise au début de l’année 2025.
Qui est vraiment Daniela Elstner ?

Pour comprendre le poids de cette prise de parole, il faut mesurer le parcours de cette femme dans le cinéma français.
Née en Allemagne, diplômée d’une maîtrise de Lettres Modernes de l’Université Paris VII, Daniela Elstner a rejoint Unifrance dès 1996, à peine arrivée dans le milieu professionnel.
En 1998, elle part aux côtés de Margaret Menegoz chez Les Films du Losange, où elle crée de toutes pièces le service international de la maison de production.
En 2008, nouveau tournant : elle devient actionnaire et directrice générale de Doc & Film International.
Sous sa direction, la société de distribution constitue un catalogue de plus de 800 films reconnus dans les plus grands festivals du monde.
Depuis 2019, elle préside aux destinées d’Unifrance, véritable vitrine du cinéma français à l’international.
C’est donc une femme au sommet de sa carrière, au cœur de l’institution cinématographique française, qui choisit aujourd’hui d’exposer une blessure vieille de presque trois décennies.

Un MeToo du cinéma français qui s’accélère
Cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large, celui d’une libération de la parole qui secoue le monde du spectacle français depuis plusieurs années.
Les révélations autour de Patrick Bruel et des huit femmes qui l’accusent constituent une nouvelle étape dans ce mouvement.
Cyril Hanouna avait lui-même évoqué l’existence d’une liste explosive de noms du cinéma liés à des affaires sexuelles, susceptible d’éclater avant le Festival de Cannes.
Et les dossiers Doillon et Jacquot, avec Judith Godrèche, ou encore celui de Gérard Depardieu devant la justice, montrent que la machine ne s’arrêtera pas.
Pour Daniela Elstner, briser le silence n’était pas une décision anodine.
C’était, selon ses propres mots, une nécessité : que plus personne ne puisse dire qu’il ne savait pas.