5,8 milliards de bénéfice pour TotalEnergies : Lecornu demande de « redistribuer » aux Français

Pendant que les automobilistes français serrent les dents à chaque passage à la pompe, TotalEnergies vient d’annoncer des résultats trimestriels qui donnent le tournis. Le Premier ministre Sébastien Lecornu n’a pas tardé à réagir, en appelant publiquement le géant pétrolier à « redistribuer » ses profits qualifiés d’« exceptionnels ». Un mot lourd de sens, mais qui reste — pour l’instant — sans contrainte légale.
Un trimestre en or noir pour TotalEnergies

Les chiffres tombés cette semaine parlent d’eux-mêmes. De janvier à mars, TotalEnergies a dégagé un bénéfice net consolidé de 5,8 milliards de dollars. C’est une hausse spectaculaire de 51% sur un an. Le résultat net ajusté — qui exclut certains éléments non récurrents comme les provisions sur des actifs — s’établit à 5,4 milliards de dollars, soit une progression de 29%.

Pour comprendre la différence entre ces deux chiffres, un rappel utile : en 2022, TotalEnergies avait inscrit une provision de 4,1 milliards de dollars sur des actifs russes après l’invasion de l’Ukraine. Cette charge avait plombé le résultat net consolidé sans toucher au résultat ajusté. Cette fois, pas de provision massive à déduire. Les deux indicateurs flambent en même temps.
La raison de cette santé financière insolente tient en un mot : le pétrole. L’éclatement du conflit en Iran fin février a fait grimper les cours des hydrocarbures, et les majors pétrolières en récoltent mécaniquement les fruits. TotalEnergies n’est d’ailleurs pas le seul à afficher un sourire : la veille de l’annonce française, le rival britannique BP voyait son bénéfice net multiplié par plus de cinq, à 3,84 milliards de dollars. Mais c’est bien le groupe français qui cristallise la colère dans l’Hexagone.
Lecornu monte au créneau — mais sans arme lourde
Face à ces résultats, Sébastien Lecornu a pris la parole pour appeler TotalEnergies à « redistribuer » ses éventuels profits « exceptionnels ». Le choix des guillemets autour du mot n’est pas anodin : le Premier ministre n’impose rien. Il « appelle ». Il « demande ». Il ne légifère pas.

Cette posture rappelle celle adoptée lors des précédentes flambées. Le gouvernement préfère la pression médiatique à la contrainte réglementaire. L’argument officiel : ne pas fragiliser un fleuron industriel français qui emploie des dizaines de milliers de personnes et verse des dividendes massifs à des millions d’actionnaires, dont des fonds de retraite. L’argument officieux, que beaucoup de Français suspectent : les recettes fiscales issues du pétrole cher arrangent aussi les caisses de l’État.
Lecornu a toutefois annoncé récemment des mesures ciblées pour les gros rouleurs, ainsi qu’des aides promises dans les semaines à venir. Le Premier ministre a également lancé un plan de 500 contrôles dans les stations-service pour traquer les arnaques à la pompe. Mais entre les annonces et les effets concrets dans le portefeuille des automobilistes, le fossé reste béant.
Le carburant, bombe sociale à retardement
Le sujet du prix du carburant est devenu un baromètre politique en France. Chaque centime en plus au litre se traduit en colère supplémentaire. Et les chiffres actuels ont de quoi alimenter cette frustration : pendant que le groupe engrange près de 6 milliards en trois mois, des millions de Français calculent au centime près s’ils peuvent faire le plein.
La flambée liée au conflit iranien n’a fait qu’aggraver une situation déjà tendue. Les négociations au Moyen-Orient conditionnent directement ce que vous payez à la pompe. Un cessez-le-feu pourrait faire baisser les prix de 5 à 10 centimes, mais rien ne garantit que les distributeurs répercuteront intégralement la baisse du brut.
Un document confidentiel de Bercy a d’ailleurs révélé récemment les marges réelles des distributeurs depuis le début de la crise. Le constat est sans appel : entre le prix du baril et ce que vous payez au litre, l’écart ne se justifie pas uniquement par les taxes. Quelqu’un, quelque part, se sert au passage. Et la question de savoir combien TotalEnergies est prêt à concéder va bien au-delà d’un simple appel du Premier ministre.
TotalEnergies a-t-il déjà fait un geste ?
Il faut reconnaître que le groupe a mis en place un plafonnement de ses prix à la pompe dans ses propres stations. Ce dispositif, prolongé plusieurs fois, permettait de limiter le litre à 1,99 euro. Mais cette mesure a pris fin récemment pour la plupart des automobilistes, sauf pour les abonnés à une offre spécifique.
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Parallèlement, 69% des stations TotalEnergies connaissaient une pénurie de SP95 en avril, un paradoxe qui illustre les tensions sur l’approvisionnement. Quand le produit manque et que les prix s’envolent, les bénéfices du producteur explosent mécaniquement. C’est la logique implacable du marché pétrolier.
Michel-Edouard Leclerc, de son côté, a tenté de jouer les trouble-fêtes. Le patron de la grande distribution a proposé au gouvernement une baisse de 15 centimes par litre, puis annoncé une baisse de 30 centimes. Avant de reconnaître publiquement ne pas avoir pu tenir cette promesse. La réalité des marges dans la distribution de carburant est plus complexe que les effets d’annonce.
Ce que ça change (ou pas) pour votre portefeuille
Concrètement, l’appel de Lecornu à « redistribuer » peut prendre plusieurs formes. TotalEnergies pourrait remettre en place un plafonnement de prix élargi. Le groupe pourrait aussi augmenter sa ristourne aux stations partenaires, ou contribuer à un fonds d’aide aux ménages modestes. Mais rien de tout cela n’est contraignant tant qu’aucune loi ne l’impose.
Le gouvernement a d’ores et déjà annoncé une aide de 50 euros pour les gros rouleurs en juin, ainsi qu’un chèque de 153 euros pour des millions de foyers. Le chèque énergie 2026 est en cours de distribution dans 31 départements, et 700 000 foyers supplémentaires devraient le recevoir dès mai. Mais peut-on réellement utiliser ce chèque pour payer son plein ? La réponse est plus nuancée qu’il n’y paraît.
Pour ceux qui cherchent des solutions immédiates, certains se tournent vers le superéthanol E85, dont l’engouement ne cesse de croître. Un boîtier de conversion à 690 euros chez Leclerc promet de diviser la facture par deux. D’autres regardent de l’autre côté de la frontière, où un pays voisin affiche des prix nettement plus bas.
Un problème qui dépasse largement TotalEnergies
L’économiste Pierre Moscovici a récemment chiffré le coût de la hausse pour chaque foyer, tout en avertissant que l’État n’a « plus de marges » pour absorber le choc. La France se retrouve de plus en plus décalée par rapport au reste de l’Europe en matière de fiscalité sur les carburants.
La crise pétrolière liée au Moyen-Orient a des répercussions en cascade. Les compagnies aériennes augmentent déjà leurs tarifs, Lactalis répercute la hausse sur ses produits laitiers, et l’AIE a même émis des recommandations drastiques incluant le télétravail obligatoire et la réduction de vitesse. La barre des 2 euros le litre, que certains économistes annonçaient, est déjà franchie dans de nombreuses stations.
Le vrai enjeu derrière l’appel de Lecornu est politique autant qu’économique. Avec des arnaques au faux remboursement de carburant qui prolifèrent et des automobilistes à bout de nerfs, le gouvernement marche sur un fil. Demander poliment à un groupe qui réalise 5,8 milliards de bénéfice en un trimestre de « redistribuer » sans imposer quoi que ce soit, c’est le pari d’un équilibre fragile entre préservation d’un champion économique et apaisement d’une colère sociale qui ne demande qu’à exploser.
La question reste ouverte : TotalEnergies entendra-t-il l’appel ? Et surtout, les Français sentiront-ils la différence à la pompe ? Pour l’instant, la seule certitude, c’est que les résultats du prochain trimestre seront scrutés avec encore plus d’attention.