Cancer du rectum : le dostarlimab fait disparaître la tumeur chez 100 % des patients d’un essai
Douze patients atteints d’un cancer du rectum. Un seul médicament. Et un résultat que personne n’osait espérer : la tumeur a totalement disparu chez chacun d’entre eux, sans chirurgie, sans chimiothérapie, sans radiothérapie. L’essai, mené par le prestigieux MSK Cancer Center de New York, est publié dans le New England Journal of Medicine. Et il pourrait bien marquer un tournant dans la lutte contre l’un des cancers les plus fréquents en France.
Un essai clinique aux résultats sans précédent
Le principe était simple, presque modeste. Recruter douze patients atteints d’un cancer du rectum localement avancé, leur administrer un médicament expérimental — le dostarlimab — et observer ce qu’il se passe avant de passer aux traitements lourds habituels. Personne ne s’attendait à ce qui a suivi.

Chaque patient a reçu 500 milligrammes de dostarlimab par injection, toutes les trois semaines, pendant six mois. Au terme de ce protocole, les médecins ont procédé à l’ensemble des examens de contrôle : examen physique, endoscopie, TEP-scan et IRM. Résultat : aucune trace de tumeur détectable chez les douze patients. Pas chez dix. Pas chez onze. Chez tous.
« Je crois que c’est la première fois que cela se produit dans l’histoire du cancer », a déclaré le Dr Luis Alberto Diaz Jr., l’un des responsables de l’étude. Il parle d’un essai où chaque participant, sans exception, entre en rémission complète. Un taux de réponse de 100 % qui bouleverse les repères habituels de la cancérologie.
Le cancer colorectal : un fléau qui touche des milliers de Français chaque année
Pour bien comprendre l’ampleur de cette découverte, il faut mesurer le poids du cancer colorectal en France. Il s’agit du cancer le plus fréquent tous sexes confondus. Les cancers du rectum, à eux seuls, représentent environ 40 % de ces cas, soit près de 10 000 nouveaux diagnostics par an dans l’Hexagone. La majorité surviennent après 60 ans.
Aujourd’hui, le traitement standard du cancer colorectal avancé repose sur une combinaison de chirurgie, de chimiothérapie et de radiothérapie. La chirurgie du rectum — appelée proctectomie — est souvent incontournable à partir du stade 2. Mais elle a un prix : cette intervention, qui consiste à retirer tout ou partie du rectum, peut entraîner des lésions nerveuses permanentes, des troubles intestinaux, urinaires et sexuels.

Malgré ces traitements lourds, le taux de survie à cinq ans après un diagnostic de cancer du rectum plafonne à 63 %. C’est précisément cette réalité qui a poussé les chercheurs new-yorkais à explorer une autre voie. Une voie qui éviterait aux patients les séquelles dévastatrices de la chirurgie, tout en étant plus efficace. L’enjeu dépasse la simple rémission : c’est aussi la qualité de vie après le traitement qui est en jeu.
Le dostarlimab : comment fonctionne ce médicament ?
Le dostarlimab appartient à une classe de médicaments appelés inhibiteurs de points de contrôle immunitaire. En termes simples, il libère les freins du système immunitaire pour que celui-ci puisse reconnaître et attaquer les cellules cancéreuses. Ce n’est pas un traitement qui détruit directement la tumeur : il réveille les défenses naturelles du corps pour qu’elles fassent le travail elles-mêmes.
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L’essai ciblait un type particulier de cancer du rectum, caractérisé par une déficience du système de réparation des mésappariements de l’ADN (dMMR). Pour comprendre : lorsque nos cellules se divisent, elles copient leur ADN. Des erreurs surviennent parfois dans ce processus, comme des fautes de frappe dans un texte. Normalement, des enzymes spécifiques corrigent ces erreurs.
Quand les gènes codant pour ces enzymes sont défectueux, les cellules accumulent des mutations. C’est un terreau fertile pour le développement de tumeurs. Ce type de cancer a une particularité paradoxale : il résiste souvent à la chimiothérapie et à la radiothérapie classiques, mais il est potentiellement plus vulnérable à l’immunothérapie. La raison ? Ces tumeurs, criblées de mutations, présentent à leur surface de nombreuses anomalies que le système immunitaire peut identifier — à condition qu’on lui en donne les moyens.
C’est exactement ce que fait le dostarlimab. Les chercheurs du MSK Cancer Center avaient déjà observé des résultats encourageants avec un médicament similaire, le pembrolizumab, utilisé sur des patients atteints de cancers colorectaux métastatiques du même type. L’idée était de tester cette approche plus tôt, avant que le cancer ne se propage dans le reste du corps.
Aucune rechute détectée plus de deux ans après le traitement
Le résultat le plus frappant ne se limite pas à la disparition des tumeurs. Plus de deux ans après la fin du traitement, aucun des douze patients n’a connu de progression ou de récidive. Aucun n’a eu besoin de passer par la case chirurgie, chimiothérapie ou radiothérapie. Le dostarlimab a suffi, à lui seul, à éradiquer la maladie.
Pour des patients qui s’attendaient à subir une proctectomie et ses conséquences — poche de stomie temporaire ou définitive, troubles de la continence, impact sur la vie sexuelle —, c’est un soulagement difficilement quantifiable. Ce résultat rappelle à quel point les avancées thérapeutiques contre le cancer progressent à une vitesse inédite ces dernières années.

Les chercheurs reconnaissent néanmoins que cet essai porte sur un échantillon très restreint. Douze patients, c’est suffisant pour alerter la communauté scientifique mondiale, mais pas pour tirer des conclusions définitives. D’autant que le dostarlimab n’a été testé que sur un sous-type précis de cancer du rectum. Son efficacité sur d’autres formes reste à démontrer.
Pourquoi il faut rester prudent malgré l’enthousiasme
Le mot « miracle » est tentant. Les médias du monde entier l’ont d’ailleurs utilisé. Mais la rigueur scientifique impose la nuance. Premièrement, le suivi des patients devra se poursuivre pendant plusieurs années pour confirmer que les rémissions sont durables. Certains cancers peuvent réapparaître après une longue période de silence.
Deuxièmement, les cancers avec déficience du système de réparation de l’ADN ne représentent qu’une fraction de l’ensemble des cancers du rectum. Il serait prématuré de généraliser ces résultats à tous les patients. L’immunothérapie ne fonctionne pas de la même manière sur toutes les tumeurs, et certaines y résistent totalement.
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Troisièmement, le dostarlimab n’est pas exempt d’effets secondaires potentiels. Comme tous les inhibiteurs de points de contrôle immunitaire, il peut provoquer des réactions auto-immunes où le système immunitaire attaque des tissus sains. Ces effets restent généralement gérables, mais ils existent. L’exploration de nouvelles approches thérapeutiques est prometteuse, mais chaque piste doit être validée par des essais de plus grande envergure.
En l’état actuel, le dostarlimab ne peut donc pas encore remplacer les traitements standards. Mais il ouvre une porte que personne ne pensait pouvoir franchir aussi rapidement. Des essais à plus grande échelle sont déjà en préparation pour confirmer ces résultats et déterminer quels patients pourraient en bénéficier.
Un signal d’espoir pour la recherche contre le cancer
Au-delà du cas spécifique du cancer du rectum, cet essai envoie un message puissant à l’ensemble de la communauté médicale. Il démontre que l’immunothérapie peut, dans certains cas précis, suffire à elle seule pour obtenir une rémission complète. C’est un changement de paradigme potentiel dans la manière de traiter certains cancers.
Les recherches sur l’immunothérapie progressent simultanément sur plusieurs fronts. Des vaccins thérapeutiques contre différents types de cancers sont en cours de développement. D’autres équipes travaillent sur des combinaisons de traitements associant immunothérapie et vaccins personnalisés, adaptés au profil génétique de chaque tumeur.
Pour les 10 000 Français diagnostiqués chaque année d’un cancer du rectum, et plus largement pour les centaines de milliers de personnes touchées par un cancer colorectal, ces résultats représentent bien plus qu’une curiosité scientifique. Ils dessinent un avenir où certains patients pourraient éviter les traitements les plus mutilants, sans compromettre leurs chances de guérison.
Il faudra encore de la patience, des études confirmatives et probablement quelques années avant qu’un tel protocole devienne accessible en routine. Mais pour la première fois dans l’histoire de la cancérologie, un essai clinique affiche un taux de rémission de 100 %. Et ça, personne ne peut l’ignorer.