Cocaïne dans les lacs et rivières : les saumons exposés nagent près de 12 km de plus par semaine

On savait que nos rivières étaient polluées par les pesticides, les microplastiques et les résidus médicamenteux. Mais il y a un nouveau polluant que personne n’avait vraiment vu venir : la cocaïne. Et ses effets sur les poissons sont pour le moins… spectaculaires. Des saumons exposés à des traces de cette drogue dans l’eau parcourent des distances anormalement élevées. Jusqu’à 12,3 kilomètres de plus par semaine. Une étude vient de tout documenter, et les résultats donnent le vertige.
Des saumons sauvages capturés en Suède pour une expérience inédite

L’étude a été publiée le 20 avril dans la revue scientifique Current Biology. Et son protocole est aussi rigoureux qu’inattendu. Les chercheurs ont capturé une centaine de saumons atlantiques sauvages dans le lac Vättern, l’un des plus grands lacs de Suède. Pas des poissons de laboratoire. Des saumons en condition réelle, dans leur milieu naturel.

Ils les ont ensuite exposés à deux substances : la cocaïne elle-même, et la benzoylecgonine. Ce second nom ne vous dit probablement rien. C’est un métabolite, c’est-à-dire un produit de dégradation que le corps humain fabrique après avoir consommé de la cocaïne. Ce résidu se retrouve dans les urines, puis dans les eaux usées, et finalement… dans les rivières et les lacs. C’est exactement ce que boivent les poissons, chaque jour, sans le savoir.
Après exposition, les chercheurs ont suivi les déplacements de chaque saumon avec précision. Et ce qu’ils ont mesuré a surpris toute l’équipe. Mais avant de parler des chiffres, il faut comprendre pourquoi la cocaïne se retrouve dans nos cours d’eau.
Comment la drogue finit-elle dans les rivières ?
Le circuit est simple et assez effarant. Quand un être humain consomme de la cocaïne, son organisme métabolise la substance. Les résidus sont ensuite évacués par les urines. Ces urines arrivent dans les stations d’épuration. Problème : la plupart des systèmes de traitement des eaux usées ne filtrent pas ce type de molécule. La cocaïne et ses dérivés passent donc à travers les mailles du filet, littéralement.

Et ce n’est pas un phénomène marginal. En 2024, une analyse menée dans 128 villes de 26 pays européens a révélé une hausse des traces d’ecstasy, de cocaïne et d’amphétamines dans les eaux par rapport à 2023. Seul le cannabis était en recul. Autrement dit, le problème s’aggrave. Nos cours d’eau contiennent des concentrations croissantes de substances qu’on ne s’attend pas à trouver dans l’eau.
Ce phénomène ne touche pas que les poissons. Au Brésil, des scientifiques ont retrouvé des traces de cocaïne dans les tissus de requins contaminés au large des côtes. Aux Bahamas, d’autres équipes ont fait des découvertes similaires sur des requins exposés à ces substances. La contamination touche les écosystèmes aquatiques à l’échelle mondiale. Mais revenons à nos saumons suédois, et à ces fameux résultats.
1,9 fois plus de distance parcourue : le chiffre qui alarme les chercheurs
Les résultats sont nets, et difficiles à ignorer. Les saumons exposés à la cocaïne parcouraient en moyenne une distance hebdomadaire 1,9 fois supérieure à celle des poissons non exposés. Près du double. Pour des animaux qui dépensent déjà une énergie considérable à nager, chercher de la nourriture et éviter les prédateurs, ça change tout.
Mais le chiffre le plus frappant concerne le métabolite, la benzoylecgonine. Les saumons exposés à cette substance nageaient jusqu’à 12,3 kilomètres de plus par semaine. Ce n’est pas un petit écart statistique. C’est un changement comportemental massif, mesurable, et reproduit sur plusieurs individus.
En clair, les résidus de cocaïne rendent les saumons hyperactifs. Ils bougent plus, parcourent des distances anormales, dépensent plus d’énergie. Et cette agitation a des conséquences en cascade que les chercheurs commencent à peine à mesurer.
Migration, reproduction, prédation : l’effet domino sur tout l’écosystème
« Tout changement anormal dans le comportement animal est préoccupant », insiste Marcus Michelangeli, coauteur de l’étude et chercheur à l’Australian Rivers Institute de l’université Griffith. Et il a raison de s’inquiéter. Un saumon qui nage trop loin, trop vite, trop longtemps, c’est un saumon qui s’épuise. Un saumon épuisé, c’est un saumon qui se reproduit moins bien, qui migre au mauvais moment, qui devient une proie plus facile.
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Les chercheurs pointent trois risques majeurs. D’abord, la perturbation des cycles migratoires. Les saumons suivent des routes précises pour remonter les rivières et frayer. Si leur comportement est altéré, ces routes peuvent être modifiées, avec des conséquences sur toute la chaîne alimentaire. Ensuite, la reproduction. Un poisson surexcité et épuisé n’est pas dans les meilleures conditions pour assurer la survie de l’espèce. Enfin, la prédation : un saumon qui bouge davantage est plus visible et plus vulnérable.
L’étude le souligne clairement : « La pollution des eaux par les drogues représente un risque majeur et croissant pour la biodiversité. » Ce ne sont pas des mots en l’air. C’est un constat scientifique documenté, publié dans l’une des revues les plus sérieuses du domaine. Et d’autres espèces que les saumons pourraient être touchées. On sait déjà que des espèces invasives bouleversent les écosystèmes en France. La cocaïne dans l’eau ajoute une menace invisible à cette liste.
« Pas seulement un problème de santé publique »
Michael Bertram, professeur à l’Université suédoise des sciences agricoles et autre auteur de l’étude, pose le problème en termes très concrets. « Notre étude montre que les substances consommées par l’homme ne constituent pas seulement un problème de santé publique, mais aussi un défi environnemental concret », explique-t-il. En d’autres termes : ce que les humains consomment ne disparaît pas dans les toilettes. Ça finit dans la nature.
Marcus Michelangeli ajoute une dimension inquiétante : « Nous observons des concentrations de plus en plus élevées, non seulement de drogues illicites, mais aussi de nombreux produits pharmaceutiques dans nos cours d’eau. » Antidépresseurs, hormones, anti-inflammatoires… La liste des molécules qui échappent au traitement des eaux est longue. La cocaïne n’est que la partie émergée de l’iceberg.
Le message des scientifiques est limpide : il faut moderniser les stations d’épuration. Les technologies existent pour filtrer ces molécules, mais elles coûtent cher et ne sont pas encore déployées à grande échelle. En attendant, chaque litre d’eau usée non traitée correctement alimente le problème. Et les menaces environnementales se multiplient sans que le grand public en ait toujours conscience.
Un signal d’alarme pour toute l’Europe
Cette étude suédoise n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans un faisceau de preuves de plus en plus solide. Les analyses menées dans 128 villes européennes montrent que la contamination augmente. La consommation de drogues ne baisse pas, et les infrastructures de traitement des eaux ne suivent pas.
Ce qu’on observe chez les saumons du lac Vättern pourrait se produire dans n’importe quel cours d’eau européen. En France, les rivières et les lacs ne sont pas épargnés. Les mêmes molécules circulent, les mêmes résidus s’accumulent. Et les espèces aquatiques françaises pourraient être tout aussi vulnérables.
Le plus troublant, c’est que personne ne mesure encore l’ampleur réelle du phénomène. Combien de lacs sont touchés ? Combien d’espèces sont affectées ? À quelles concentrations les effets deviennent-ils irréversibles ? Autant de questions qui restent ouvertes. Ce que cette étude prouve, c’est qu’à des doses infimes — celles qu’on retrouve déjà dans la nature — les effets sont bien réels. Et mesurables.
On ne parle pas d’un scénario catastrophe lointain. On parle de saumons qui nagent 12 kilomètres de trop, maintenant, dans un lac suédois. Et probablement ailleurs. La cocaïne n’a pas besoin d’un dealer pour atteindre les poissons. Elle a juste besoin de nos toilettes.