Un fragment de l’Iliade découvert dans l’abdomen d’une momie égyptienne : une première mondiale
Fin 2025, une équipe d’archéologues hispano-égyptienne a fait une trouvaille que personne n’avait jamais réalisée en plus d’un siècle de fouilles en Égypte. Dans les entrailles d’une momie de l’époque romaine, un fragment de papyrus portant des vers de l’Iliade d’Homère attendait depuis près de deux millénaires. Le texte avait été glissé dans la cavité abdominale du défunt lors de l’embaumement — une pratique connue, mais jamais observée avec un texte littéraire grec. Ce que ce fragment révèle sur le brassage culturel de l’époque pourrait modifier notre compréhension des rites funéraires antiques.
Une tombe pillée, mais pas entièrement vidée
La scène se déroule à Oxyrhynchus, un site archéologique majeur situé à environ 190 kilomètres au sud du Caire. L’endroit, connu depuis le XIXe siècle, est une sorte de coffre-fort à papyrus : des milliers de textes antiques y ont déjà été exhumés, allant de reçus fiscaux à des fragments philosophiques. Mais la tombe 65 du site, un hypogée creusé dans la roche, réservait encore une surprise de taille.

Bien que pillé dans l’Antiquité, ce tombeau a conservé un matériel funéraire d’une richesse inattendue. C’est en examinant les momies retrouvées à l’intérieur que l’équipe menée par l’Université de Barcelone et l’Institut du Proche-Orient ancien a repéré un papyrus à l’intérieur même du corps d’un défunt. Sur ce fragment : des vers issus du deuxième chant de l’Iliade, plus précisément le fameux « Catalogue des vaisseaux », un passage qui énumère les forces grecques parties pour Troie. Comme le rapporte The Independent, la découverte a immédiatement été qualifiée de « première historique » par les chercheurs impliqués.
Mais pourquoi un texte d’Homère se retrouve-t-il au fond de l’abdomen d’un mort ? La réponse tient dans les techniques d’embaumement pratiquées à l’époque.
Ce que les embaumeurs glissaient vraiment dans les corps
Pour les non-initiés, l’embaumement égyptien évoque surtout des bandelettes et des sarcophages dorés. La réalité est plus complexe — et plus étrange. Lors du processus de momification, les prêtres retiraient les organes internes du défunt, notamment les viscères abdominaux, pour empêcher la décomposition. La cavité ainsi vidée était ensuite remplie de matériaux de conservation : résine, sciure, lin, et parfois des papyrus.

Ces papyrus de remplissage étaient généralement des textes religieux égyptiens, des prières ou des extraits du Livre des Morts, destinés à accompagner le défunt dans l’au-delà. Plus rarement, on y trouvait des textes religieux grecs, car une partie de l’élite égyptienne de l’époque romaine maîtrisait le grec. Mais un texte littéraire grec ? Jamais. « La réelle nouveauté est de trouver un papyrus littéraire grec dans un contexte funéraire », a confirmé au média britannique Ignasi-Xavier Adiego, professeur en langues classiques, romanes et sémitiques à l’Université de Barcelone.
Autrement dit, quelqu’un a jugé que des vers de l’Iliade méritaient d’accompagner ce mort pour l’éternité. Ce choix, loin d’être anodin, raconte quelque chose de profond sur l’époque. Et c’est précisément ce qui fascine les spécialistes.
Quand Homère entre dans les rites funéraires égyptiens
L’Iliade n’est pas un texte sacré. C’est un poème épique, composé au VIIIe siècle avant J.-C., qui raconte la guerre de Troie. Qu’un tel texte se retrouve utilisé dans un rituel d’embaumement suggère une hybridation culturelle bien plus avancée qu’on ne le pensait. À l’époque romaine, l’Égypte était un carrefour où coexistaient traditions pharaoniques, culture grecque héritée des Ptolémées et administration romaine.
Le fait qu’un embaumeur — ou la famille du défunt — ait choisi un passage d’Homère plutôt qu’une prière traditionnelle indique que la littérature grecque avait acquis, pour certains, une dimension quasi sacrée. Le « Catalogue des vaisseaux » n’est pas n’importe quel passage : c’est l’un des plus célèbres de l’Iliade, une liste presque rituelle des héros et de leurs flottes. On peut imaginer qu’il portait, aux yeux de ses lecteurs antiques, une charge symbolique comparable à celle d’un texte religieux.
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Cette découverte rejoint d’autres trouvailles récentes en Égypte qui obligent les chercheurs à réévaluer ce qu’ils croyaient savoir sur les pratiques funéraires antiques. Mais Oxyrhynchus avait encore d’autres secrets à livrer dans cette même tombe.
Des crânes de félins, des nourrissons et de la crémation
Le fragment de l’Iliade n’est pas la seule surprise de l’hypogée 65. Les trois chambres funéraires découvertes par l’équipe hispano-égyptienne contenaient un matériel hétéroclite et parfois déroutant. De grands vases en céramique renfermaient des restes humains incinérés — une pratique extrêmement rare dans l’Égypte antique, où la conservation du corps était au contraire jugée indispensable pour la vie après la mort.
D’autres récipients contenaient des ossements de nourrissons ainsi que des crânes de félins soigneusement enveloppés dans des tissus. Les chats occupaient une place centrale dans la religion égyptienne, associés à la déesse Bastet, et leur présence dans un contexte funéraire n’est pas inédite. Mais le mélange de crémation romaine, d’embaumement traditionnel et de textes littéraires grecs dans une même tombe dessine un tableau culturel d’une complexité rarement observée. On est loin du cliché du pharaon et de ses bandelettes. Si les momies réservent souvent des surprises, celle-ci est d’un genre particulier.

Oxyrhynchus, connue sous le nom pharaonique de Per-Medjed, était l’une des cités les plus importantes de l’Égypte gréco-romaine. Capitale du XIXe nome de Haute-Égypte, elle abritait une population mixte où Grecs et Égyptiens vivaient côte à côte depuis des siècles. C’est ce qui en fait un terrain de fouilles exceptionnel : chaque nouvelle campagne y révèle les traces de ce métissage culturel unique.
Des langues en or et des morts qui parlent
Pour mesurer la richesse du site, il suffit de regarder ce que les expéditions précédentes ont déjà mis au jour. Lors d’une campagne antérieure, les archéologues avaient exhumé 52 momies datant de l’époque ptolémaïque, dont plus d’une douzaine possédaient une caractéristique saisissante : une langue en or placée dans la bouche. Ces amulettes, déjà documentées par les égyptologues, avaient pour fonction de permettre aux défunts de s’exprimer dans l’au-delà, notamment devant le tribunal d’Osiris lors du jugement des morts.
L’or, métal incorruptible, garantissait que la voix du mort ne s’éteindrait jamais. Combiné au fragment de l’Iliade retrouvé dans l’abdomen d’une autre momie, ce détail compose un portrait fascinant : des défunts équipés pour parler aux dieux avec des mots grecs dans les entrailles et de l’or sur la langue. Les mystères liés aux momies sont décidément loin d’être tous résolus.
Ce que ce papyrus pourrait encore révéler
L’analyse du fragment n’en est qu’à ses débuts. Les chercheurs espèrent que l’étude approfondie du papyrus — son encre, son support, sa calligraphie — permettra de dater plus précisément le document et d’identifier le milieu social du défunt. S’agissait-il d’un lettré grec installé en Égypte ? D’un Égyptien hellénisé ? D’un membre de l’administration romaine féru de littérature ?
Chaque réponse ouvrirait de nouvelles perspectives sur la manière dont la culture grecque circulait dans l’Égypte romaine, non seulement dans les bibliothèques et les écoles, mais jusque dans les gestes les plus intimes : ceux qui accompagnent les morts. Oxyrhynchus, après plus d’un siècle de fouilles, n’a visiblement pas fini de parler. Et cette fois, c’est Homère lui-même qui murmure depuis les entrailles d’un mort anonyme.