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« 271 salariés jetés dans l’inconnu » : Leroy Merlin ferme deux magasins à Paris, les syndicats dénoncent un plan social déguisé

Publié par Mathieu le 17 Avr 2026 à 8:20

Le numéro un du bricolage en France va baisser le rideau sur deux de ses grandes surfaces parisiennes. Près de 280 salariés se retrouvent face à un avenir incertain, et côté syndicats, le ton monte sérieusement. Derrière cette double fermeture, un virage stratégique qui pourrait redessiner le paysage du commerce en ville.

Deux magasins de 6 000 m² rayés de la carte

Façade d'un magasin Leroy Merlin à Paris

L’annonce a été faite lors d’un comité social et économique central à Lille. Le magasin Leroy Merlin Rosa Parks, dans le 19e arrondissement, fermera en avril 2026. Celui de Daumesnil, dans le 12e, suivra en octobre. Deux adresses bien connues des bricoleurs parisiens, chacune déployée sur environ 6 000 m².

Le plus surprenant ? Ces magasins n’étaient pas déserts, loin de là. En 2024, Daumesnil a enregistré 596 000 passages en caisse. Rosa Parks en comptait 573 000. Plus d’un million de clients au total sur l’année. Mais visiblement, la fréquentation ne suffit plus à sauver les meubles — au sens propre comme au figuré.

Un porte-parole de l’enseigne a confirmé au média Actu que « ces deux magasins n’étaient structurellement pas rentables, et ce dès leur ouverture », il y a une dizaine d’années. Les charges liées à ces grandes surfaces en plein cœur de Paris, combinées à la montée du e-commerce, ont fini par rendre l’équation impossible. Un scénario qui rappelle d’ailleurs celui d’Ikea et ses hangars géants, en pleine mutation.

Mais si ces sites perdaient de l’argent depuis le premier jour, pourquoi les avoir maintenus aussi longtemps ? C’est exactement la question que posent les syndicats.

« Un choix stratégique pour occuper le terrain »

Salariés inquiets dans un magasin en cours de fermeture

Du côté de la CGT, on ne mâche pas ses mots. La déléguée syndicale centrale Imane Haddach a déclaré au Parisien : « Ces magasins sont déficitaires depuis des années, mais leur implantation était un choix stratégique de la direction : implanter des vitrines pour occuper le terrain. » En clair, Leroy Merlin savait que ces magasins ne seraient jamais rentables. Ils servaient de vitrine, de présence physique dans la capitale. Une stratégie d’image, pas de profit.

Alors quand la direction décide aujourd’hui de couper, le sentiment d’abandon est d’autant plus fort. Les salariés ont tenu ces magasins à flot pendant dix ans, dans un modèle que la direction elle-même savait fragile. Et maintenant, on leur demande de se repositionner ou de partir.

Cyril Seguin, représentant syndical FO, enfonce le clou : « Leroy Merlin, c’est un chiffre d’affaires de plusieurs milliards d’euros, des centaines de millions d’euros de dividendes reversés chaque année. Numéro 1 du secteur, on ne pensait pas qu’il y aurait des fermetures de magasins. » Il pose aussi une question qui fait froid dans le dos : si ces deux sites parisiens ne sont pas rentables, combien d’autres en France sont dans la même situation ?

Une question d’autant plus légitime quand on observe le mouvement général du secteur. Auchan cède des magasins à Lidl, Darty et Boulanger encaissent des fermetures, et même le Printemps supprime des postes. Le commerce physique en France traverse une crise structurelle, et les grandes enseignes ne sont plus épargnées.

Le sort de 280 salariés en suspens

C’est évidemment le cœur du problème. Entre 271 et 280 salariés travaillent aujourd’hui dans ces deux magasins. La direction assure vouloir proposer des reclassements dans ses 26 magasins franciliens, à Paris et en première couronne, ainsi que dans les futurs petits formats en centre-ville. « L’objectif est de proposer un poste à tout le personnel », a affirmé Loïc Porry, directeur régional, dans Le Parisien.

Sauf que la CFDT a relevé un détail qui fait grincer des dents. Selon le syndicat, la direction a indiqué qu’en cas de refus des postes proposés, « le collaborateur pourra faire l’objet d’un licenciement pour motif disciplinaire ». Une formulation que le syndicat qualifie d’« inadmissible ». Traduisons : si on te propose un poste à 30 kilomètres de chez toi et que tu refuses, tu risques un licenciement disciplinaire — pas économique, disciplinaire. Comme si c’était ta faute.

Dans un tract diffusé aux salariés, la CFDT évoque « 271 salariés jetés dans l’inconnu à un mois de Noël » et promet d’être vigilante face à ce qu’elle redoute être « un plan de sauvegarde de l’emploi déguisé ». Ce soupçon est renforcé par un précédent récent : 200 départs au siège de l’enseigne dans le cadre d’une rupture conventionnelle collective. Quand on connaît aussi la situation chez Lidl qui supprime 550 postes, on mesure l’ampleur du phénomène dans la grande distribution.

Les élus du personnel ont demandé une expertise indépendante sur la situation des deux sites. Ils ont aussi déclenché une procédure d’alerte sur la santé et la sécurité des salariés. Un signal fort qui montre que la tension ne va pas retomber de sitôt.

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Le pari des mini-boutiques : révolution ou poudre aux yeux ?

Mini-boutique Leroy Merlin en centre-ville parisien

Pendant que les syndicats bataillent, Leroy Merlin prépare déjà l’après. L’enseigne veut remplacer ses grands formats par de petites boutiques spécialisées de 100 à 250 m², dédiées à un univers précis : cuisine, salle de bains, menuiserie. Le concept existe déjà dans le 15e arrondissement de Paris et à Boulogne.

Loïc Porry avance un chiffre intéressant : « 90 % des clients qu’on y reçoit résident dans un rayon de 1,5 km. » L’idée, c’est du commerce ultra-local, connecté, avec du conseil personnalisé et du click & collect. La capitale sert de laboratoire avant un éventuel déploiement dans les grandes villes de province.

Ce virage vers le petit format n’est d’ailleurs pas propre à Leroy Merlin. Ikea ouvre des magasins en centre-ville, et E.Leclerc prépare 600 mini-magasins d’ici 2030. Le mouvement est massif. Les grandes enseignes françaises semblent toutes avoir compris la même chose : le modèle du hangar géant en périphérie ou de la grande surface en ville arrive en bout de course.

Reste une question simple : est-ce qu’une boutique de 200 m² dédiée à la salle de bains peut absorber les salariés d’un magasin de 6 000 m² ? Mathématiquement, c’est compliqué. Un petit format emploie par définition beaucoup moins de monde. Et même si Leroy Merlin dispose de 26 magasins en Île-de-France, recaser 280 personnes dans un réseau qui se restructure, c’est un défi colossal.

Un signal d’alarme pour tout le commerce parisien

Cette double fermeture dépasse le cas Leroy Merlin. Elle illustre un phénomène qui touche le commerce physique à Paris dans son ensemble. Les loyers explosent, le e-commerce capte une part croissante des achats, et les consommateurs urbains veulent de la proximité, pas des cathédrales de bricolage.

Quand un magasin enregistre près de 600 000 passages en caisse par an et reste structurellement déficitaire, ça dit quelque chose de profond sur l’économie du commerce en centre-ville. Le problème n’est pas le manque de clients, c’est le coût de fonctionnement. Et ce constat, il vaut pour toutes les enseignes, du magasin d’ameublement au Fnac et Darty en liquidation.

Pour les 280 salariés de Daumesnil et Rosa Parks, les prochaines semaines seront décisives. L’expertise demandée par les élus devra déterminer si les propositions de reclassement sont réalistes ou si, comme le craignent les syndicats, elles servent de paravent à un plan social qui ne dit pas son nom. Un destockage massif est d’ailleurs déjà en cours sur les 6 000 m² — signe que le compte à rebours a bel et bien commencé.

Imane Haddach, de la CGT, résume le malaise en une phrase : « La seule question est de savoir comment vont être traités les êtres humains dans ce plan. » C’est effectivement la seule question qui compte.

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