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Les bleus sont en deuil

Publié par Elsa Lepic le 15 Avr 2026 à 10:31
L'équipe de France de football lors de l'Euro 2024, en maillot bleu, posant pour la photo officielle avant un match contre la Pologne à Dortmund

Le football français est en deuil. Jean-Pierre Escalettes, président de la Fédération Française de Football entre 2005 et 2010, s’est éteint ce mardi 14 avril à l’âge de 90 ans. Son nom reste indissociable d’une des pages les plus chaotiques de l’histoire des Bleus — mais aussi d’un engagement profond envers le football amateur, loin des projecteurs et des polémiques.

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Un serviteur du football avant tout

La FFF a publié un communiqué officiel quelques heures après l’annonce du décès. « Jean-Pierre Escalettes est disparu ce mardi 14 avril à l’âge de 90 ans. La FFF adresse ses pensées les plus sincères et les plus chaleureuses à sa famille, à ses proches et à toute la famille du football », peut-on y lire. Des mots sobres, à l’image d’un dirigeant que ses collaborateurs décrivaient comme discret et altruiste.

Salle de conférence de la Fédération Française de Football avec pupitre et drapeaux

Né dans l’Hérault, Jean-Pierre Escalettes n’a jamais été une figure médiatique du sport français. Son terrain de jeu, c’étaient les coulisses : les comités départementaux, les clubs de district, les bénévoles du dimanche matin. L’instance a d’ailleurs rappelé qu’il « a porté avec conviction le développement du football, en particulier du football amateur, auquel il était très attaché ».

Sa disparition intervient dans une période où le monde du football perd régulièrement des figures marquantes de son histoire. Mais derrière l’homme de l’ombre se cache un héritage institutionnel que beaucoup ignorent.

Deux créations qui lui survivront

Si le grand public associe Escalettes à la crise de Knysna, les acteurs du football de terrain retiennent autre chose. Deux initiatives majeures portent sa marque. La première, c’est la Journée Nationale des Bénévoles, lancée en 1998. À une époque où la France vibrait pour la Coupe du monde à domicile, Escalettes pensait déjà à ceux qui tiennent la buvette, tracent les lignes du terrain et lavent les maillots.

La seconde création date de 2008 : la Fondation du Football, structure dédiée au financement de projets sociaux et éducatifs par le biais du sport. Deux marqueurs concrets qui témoignent d’une vision du football bien éloignée des transferts à cent millions d’euros. Des hommages appuyés lui ont été rendus par plusieurs figures du football français dès l’annonce de sa disparition.

Pourtant, ces réalisations ont été éclipsées par un épisode que personne n’a oublié — et dont Escalettes a payé le prix fort.

L’ombre de Raymond Domenech

Quand Jean-Pierre Escalettes prend la présidence de la FFF en 2005, Raymond Domenech est déjà installé sur le banc de l’équipe de France. Les deux hommes vont traverser ensemble des montagnes russes. D’abord le sommet : la finale de la Coupe du monde 2006 en Allemagne, perdue aux tirs au but face à l’Italie, mais qui replace les Bleus au sommet du football mondial.

Bus d'équipe garé sur une route poussiéreuse en Afrique du Sud près d'un terrain d'entraînement, lumière dorée du matin — symbole de la crise de Knysna

Puis la descente. L’Euro 2008 en Autriche et en Suisse tourne au fiasco. La France est éliminée dès le premier tour avec un seul point. Les critiques pleuvent sur Domenech, mais Escalettes choisit de le maintenir en poste. Ce choix, défendu au nom de la continuité, sera le plus contesté de son mandat. Le sélectionneur très controversé conserve les rênes malgré des résultats en chute libre.

La sélection des Bleus continue alors de faire débat dans l’opinion publique. Mais personne n’imagine encore ce qui va se passer en Afrique du Sud.

Knysna : le naufrage qui a tout emporté

Juin 2010. La Coupe du monde en Afrique du Sud devait être une fête du football. Elle devient un psychodrame national. Les joueurs se mutinent à Knysna après l’exclusion de Nicolas Anelka. Le bus de l’équipe de France reste à l’arrêt, les joueurs refusent de s’entraîner, et les images font le tour du monde. La France entière découvre, médusée, le spectacle d’une sélection qui implose en direct.

Pour Jean-Pierre Escalettes, c’est le coup de grâce. Lui qui avait toujours privilégié le dialogue et la discrétion se retrouve dépassé par une crise d’une violence inédite dans l’histoire du sport français. Quelques semaines après le retour honteux des Bleus, il quitte la présidence de la FFF. Un départ contraint, vécu comme un échec personnel malgré des années de dévouement.

La fédération tourne alors une page douloureuse et confie les clés à un personnage au profil radicalement différent.

Après lui, la reconstruction des Bleus

C’est Noël Le Graët, figure autrement plus médiatique et parfois sulfureuse, qui reprend les commandes. Le chantier est immense. Laurent Blanc est nommé sélectionneur dès l’été 2010 pour panser les plaies. Il stabilise le groupe, ramène de la sérénité, avant de passer le relais en 2012 à Didier Deschamps.

La suite, tout le monde la connaît. Deschamps mène les Bleus en finale de l’Euro 2016 à domicile, puis décroche la deuxième étoile lors de la Coupe du monde 2018 en Russie. Une renaissance que Jean-Pierre Escalettes a pu observer de loin, depuis la retraite qu’il s’était imposée. Thierry Henry, devenu entraîneur des Espoirs, fait partie de cette génération dorée qu’Escalettes avait vue éclore en sélection.

Il serait injuste de résumer sa présidence au fiasco sud-africain. Mais l’histoire du football, comme celle du sport en général, retient souvent les drames plus que les combats de l’ombre. La disparition d’un personnage public est toujours l’occasion de rééquilibrer le récit.

Un héritage à réévaluer

Jean-Pierre Escalettes n’était ni un tribun ni un stratège médiatique. Il n’a jamais cherché la lumière, et c’est précisément pour ça qu’il a fini broyé par une crise qui exigeait un communicant de guerre. Ses proches décrivent un homme profondément attaché aux valeurs associatives du sport, convaincu que le football se construit d’abord dans les villages, pas dans les stades de 80 000 places.

À 90 ans, il laisse derrière lui une Journée des Bénévoles qui se tient toujours chaque année et une Fondation du Football qui continue de financer des projets sur tout le territoire. Deux héritages silencieux, à l’image de celui qui les a portés. Le monde du football, qui perd régulièrement ses anciens, lui rend aujourd’hui un hommage unanime.

Reste une question que les historiens du sport trancheront peut-être un jour : et si Escalettes avait limogé Domenech après l’Euro 2008, Knysna aurait-il eu lieu ? La réponse appartient désormais à l’histoire. L’homme, lui, repose en paix.

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