« Mon épanouissement ne peut plus se limiter aux résultats » : Mathieu Blanchard quitte Salomon pour Décathlon

C’est un transfert qui secoue le petit monde du trail. Mathieu Blanchard, l’un des ultra-trailers les plus populaires de France, vainqueur de la Diagonale des Fous en 2024 et récent lauréat du Lapland Arctic Ultra (185 km en Laponie suédoise), vient d’annoncer qu’il quittait Salomon. La marque qui l’a découvert il y a neuf ans. Sa nouvelle maison ? Kiprun, la marque running de Décathlon. Un choix qui en a surpris plus d’un. Mais derrière ce changement de maillot, il y a une vraie réflexion sur ce que signifie être athlète en 2026.
Neuf ans chez Salomon, et puis s’en va
Mathieu Blanchard n’a pas claqué la porte sur un coup de tête. À 38 ans, le Français a longuement mûri sa décision. Il le dit lui-même : le Mathieu de 2017 n’est plus celui de 2026. En neuf ans, il a grandi dans le trail, accumulé les résultats, mais surtout développé une vision qui déborde largement du cadre de la compétition pure.
« Aujourd’hui, mon épanouissement professionnel ne peut plus se limiter uniquement aux résultats sportifs », explique-t-il. Une phrase qui résume tout. Le trail, il l’aime toujours. Mais il veut plus. Et ce « plus », Salomon ne pouvait apparemment pas le lui offrir. Pas par manque de moyens, plutôt par manque de cadre contractuel adapté à ses ambitions nouvelles.
Chez Salomon, Blanchard était un athlète de premier plan. La marque est reconnue mondialement pour son investissement dans la performance et l’innovation. Difficile, a priori, de trouver mieux. Alors pourquoi partir pour une enseigne que le grand public associe d’abord aux prix accessibles et aux rayons bleus de Décathlon ? La réponse tient en trois mots : athlète, aventurier, ingénieur.
Trois casquettes pour un seul homme
Blanchard ne se voit plus seulement comme un coureur. Il se définit désormais à travers trois rôles. Le premier, c’est celui de l’athlète. Là, rien ne change. Il veut continuer à performer sur les courses majeures du calendrier mondial. Mais il sait aussi que ce chapitre a une date de péremption. « Dans dix ans, je ne serai plus capable de courir l’UTMB en dessous de 20 heures », reconnaît-il lucidement.
Le deuxième rôle, c’est celui de l’aventurier. Les expéditions, les défis hors-normes, les projets qui sortent du cadre classique du trail : ça représente déjà 20 à 30 % de son temps. Chez Salomon, cette dimension était « acceptée, mais pas forcément intégrée dans le projet global et le contrat ». Autrement dit, tolérée plus qu’encouragée. Chez Kiprun, elle sera au cœur du partenariat. Un détail qui change tout pour un athlète qui pense déjà à l’après-compétition.
Enfin, il y a l’ingénieur. Blanchard est ingénieur de formation et a exercé avant de se consacrer au trail. Ces dernières années, une frustration s’est installée : « celle de ne pas entrer dans un réel processus de co-développement ». Comprendre : il voulait mettre les mains dans le cambouis, participer à la conception des produits, pas juste les tester et poser pour les photos. C’est un profil que l’on retrouve rarement chez les sportifs de haut niveau, et Kiprun a visiblement compris comment l’exploiter.
Décathlon, ce géant qui veut jouer dans la cour des grands
Soyons honnêtes : quand on pense Décathlon, on pense « bon rapport qualité-prix », pas « élite mondiale du trail ». Et c’est précisément le pari que la marque est en train de faire. Blanchard ne débarque pas dans un désert. Avant lui, Kiprun avait déjà recruté Jimmy Gressier, l’un des meilleurs coureurs français sur route. Un signal clair : Décathlon veut crédibiliser sa branche running au plus haut niveau.
« L’image de Kiprun / Décathlon est très marquée sur le populaire, et ça va rester », admet Blanchard. Mais il ajoute aussitôt que « le côté élite, performance, c’est aussi un axe de stratégie très fort pour la marque ». L’idée ? Rendre accessibles des produits performants développés pour des athlètes. Une philosophie qui rappelle d’ailleurs ce que d’autres géants de l’équipement sportif peinent parfois à appliquer malgré des prix bien plus élevés.
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C’est un modèle à contre-courant. Dans un monde du sport où les marques premium cultivent l’exclusivité, Décathlon prend le chemin inverse : la performance pour tous. Et recruter un nom comme Blanchard, c’est prouver que « populaire » et « pointu » ne sont pas incompatibles. Mais est-ce que les moyens suivent vraiment ?
Des labos qui n’ont rien à envier aux meilleurs
Blanchard avoue avoir été « bluffé » par les installations du siège de Kiprun à Lille. Et quand un athlète qui a vu les coulisses de Salomon utilise ce mot, ça veut dire quelque chose. Le détail qui l’a marqué : des chambres thermiques capables de simuler des conditions allant de -40°C à +40°C, avec des variations de taux d’humidité et de vent. Le genre d’équipement qui permet de tester une chaussure dans les conditions exactes d’un ultra-trail en Laponie ou d’une course sous la canicule réunionnaise.
Ajoutez à cela des tapis de course « hyper performants » et une équipe R&D décrite comme « à la pointe ». Pour l’ingénieur qu’est Blanchard, c’est un terrain de jeu rêvé. On est loin de l’image du magasin de quartier avec ses vélos à 200 euros. Les athlètes les mieux dotés du sport français ne sont pas forcément ceux qu’on croit, et les structures qui les accompagnent non plus.
Reste maintenant à voir comment cette collaboration se matérialisera sur le terrain. Car au-delà des labos et des contrats, c’est bien la performance qui parlera. Et justement, le calendrier 2026 de Blanchard reste encore flou.
Un calendrier de courses encore en suspens
Interrogé sur son programme de compétitions pour la saison, Blanchard reconnaît ne pas avoir encore finalisé son calendrier. « Ces dernières semaines, ce n’était pas ma priorité », explique-t-il. La transition entre deux sponsors, les négociations, la découverte d’un nouvel écosystème : tout ça prend du temps. Il promet cependant de « boucler ce dossier dans les prochains jours, en concertation avec son nouveau partenaire ».
On peut raisonnablement s’attendre à le voir sur les grands rendez-vous du trail mondial. L’UTMB, bien sûr, reste la course reine. La Diagonale des Fous, qu’il a remportée l’an dernier, pourrait aussi figurer au menu. Mais connaissant le bonhomme, ne soyez pas surpris de voir apparaître un projet d’aventure complètement fou entre deux courses officielles. C’est aussi pour ça que Kiprun l’a signé.
Le monde du sport professionnel est habitué aux transferts retentissants. On parle beaucoup de football, de cyclisme — on a vu récemment des polémiques agiter le peloton — mais le trail reste un sport de niche médiatiquement. Ce qui rend ce mouvement d’autant plus significatif. Quand l’un des meilleurs ultra-trailers du monde choisit Décathlon plutôt qu’une marque historique du secteur, ça raconte quelque chose sur l’évolution du sport et du business qui l’entoure.
Un signal fort pour tout le trail français
Ce transfert dépasse le cas Blanchard. Il pose une question plus large : est-ce qu’un athlète de 2026 peut encore se contenter d’être « juste » un compétiteur ? De plus en plus de sportifs cherchent à diversifier leurs activités, que ce soit dans le business, les médias ou le développement produit. On l’a vu avec d’anciens champions qui se réinventent après leur carrière. Blanchard, lui, n’attend pas la retraite pour construire la suite.
Pour Kiprun, c’est un coup de communication énorme. Signer un athlète de ce calibre, c’est dire au monde du trail : « Prenez-nous au sérieux. » Pour Salomon, c’est la perte d’un ambassadeur emblématique, mais aussi un rappel que la fidélité dans le sport professionnel a ses limites quand les ambitions divergent. Dans un univers où même les entraîneurs cultivent des visions singulières, les athlètes revendiquent désormais le droit de piloter leur propre trajectoire.
Blanchard résume sa démarche avec une lucidité rare dans le sport de haut niveau. Il ne crache pas sur Salomon, ne survend pas Kiprun. Il constate simplement que ses besoins ont changé et qu’il a trouvé un partenaire mieux aligné avec ce qu’il veut devenir. À 38 ans, il prépare les dix prochaines années. Pas seulement les dix prochaines courses.