212 repas Deliveroo livrés à Paris : le détail qui pourrait coûter 5,5 millions d’euros à Samir Nasri

Officiellement résident de Dubaï, l’ancien international français s’est fait livrer plus de 200 repas en un an à son adresse parisienne. Un détail parmi d’autres qui a mis le Trésor public sur sa piste. Le fisc lui réclame désormais 5,51 millions d’euros, et il a déjà obtenu le gel de ses avoirs.
Quand Deliveroo devient une preuve fiscale
Le chiffre est presque cocasse : 212 repas commandés via Deliveroo au cours de la seule année 2022, tous livrés à une adresse parisienne. C’est l’un des indices les plus insolites que l’administration fiscale française a mis sur la table pour contester le statut de résident fiscal à Dubaï de Samir Nasri, ancien milieu de terrain de l’équipe de France (41 sélections).
Selon une enquête détaillée publiée par Les Échos, le Trésor public estime que le centre des intérêts vitaux de l’ancien joueur de Manchester City se situe bel et bien en France. Et les livraisons de repas ne sont qu’une pièce d’un dossier bien plus épais.
126 à 208 jours par an sur le sol français
Au-delà des commandes Deliveroo, les enquêteurs du fisc ont épluché les relevés de compagnies aériennes. Résultat : entre 2021 et 2023, Samir Nasri a séjourné en France entre 126 et 208 jours par an. Or, la règle fiscale est limpide. Toute personne passant plus de 183 jours par an sur le territoire français est considérée comme résidente fiscale, et donc imposable en France sur l’ensemble de ses revenus.

L’administration souligne aussi que l’ancien Marseillais possède trois biens immobiliers dans l’Hexagone. Depuis fin 2021, il exerce par ailleurs une activité de consultant pour Canal+, ce qui ancre un peu plus son quotidien professionnel à Paris. Dubaï attire de nombreux Français séduits par une fiscalité allégée, mais encore faut-il y vivre réellement pour en bénéficier.
5,51 millions d’euros : la créance du fisc
L’addition est salée. Le fisc évalue la dette fiscale de Samir Nasri à 5,51 millions d’euros. Cette somme inclut 5,25 millions d’euros de rappels d’impôt sur le revenu pour la période allant de 2020 à 2022, auxquels s’ajoutent pénalités et intérêts de retard.
Pour s’assurer de pouvoir recouvrer cette somme, le Trésor public a frappé fort. Dès juillet dernier, il a lancé une procédure de mesures conservatoires : hypothèque judiciaire sur un bien immobilier parisien appartenant à l’ancien footballeur et saisie de ses comptes bancaires détenus chez Edmond de Rothschild. Le Tribunal judiciaire de Paris a validé l’ensemble de ces mesures le 12 mars dernier.
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Huit comptes bancaires non déclarés
Si le tribunal a donné raison au fisc, c’est notamment en raison d’un manque flagrant de transparence. Les juges ont relevé que Samir Nasri avait omis de déclarer huit comptes bancaires. En droit fiscal français, tout résident — ou toute personne considérée comme telle — est tenu de déclarer l’ensemble de ses comptes détenus à l’étranger. Chaque compte non déclaré peut entraîner une amende de 1 500 euros, voire 10 000 euros s’il est situé dans un État non coopératif.

Cette omission a pesé lourd dans la décision du tribunal. Elle a été interprétée comme un indice supplémentaire de la volonté de l’ex-international de dissimuler l’étendue de son patrimoine et de ses liens financiers avec la France. Parmi les stars aux gros melons, certaines oublient parfois que le fisc, lui, ne perd jamais la mémoire.
Une procédure « rare » selon les fiscalistes
L’avocat fiscaliste Lyès Kaci, interrogé par Les Échos, a souligné le caractère inhabituel de cette procédure. Obtenir une saisie conservatoire « avant même la proposition de rectification et a fortiori sans titre exécutoire » est exceptionnel. Cela signifie que le fisc a agi avant même d’avoir finalisé le redressement, ce qui témoigne de la solidité du dossier aux yeux de l’administration.
La proposition de rectification a finalement été notifiée à Samir Nasri début mars 2025. C’est le document officiel par lequel le fisc détaille les sommes réclamées et les motifs du redressement. L’ancien joueur dispose désormais de 30 jours pour y répondre et contester les montants.
La défense de Nasri : « insécurité juridique »
Du côté de l’ancien international, on ne se laisse pas faire. Sa défense dénonce une « insécurité juridique » et a immédiatement interjeté appel de la décision du tribunal validant les mesures conservatoires. L’argument central : ses revenus français seraient déjà taxés en bonne et due forme.
Nasri invoque également ses liens bancaires avec le Royaume-Uni, où il a longtemps évolué sous les couleurs d’Arsenal puis de Manchester City. « Le Royaume-Uni avait l’exclusivité de ma fiscalité avant mon installation aux Émirats », a-t-il fait valoir. En clair, il estime qu’il n’a jamais été résident fiscal français au cours de la période visée par le redressement.
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Reste que les éléments rassemblés par l’administration — jours de présence, biens immobiliers, activité professionnelle, commandes Deliveroo, comptes non déclarés — dessinent un faisceau d’indices que la justice a jugé suffisant pour geler ses avoirs.
Dubaï et la question de l’exil fiscal
Le cas Nasri est loin d’être isolé. Depuis plusieurs années, Dubaï est devenue la destination privilégiée de nombreux Français fortunés, sportifs, influenceurs ou entrepreneurs, attirés par l’absence d’impôt sur le revenu. Mais l’eldorado fiscal émirati comporte des pièges. Pour que la résidence fiscale à Dubaï soit reconnue par la France, il ne suffit pas d’y posséder un visa ou d’y louer un appartement.
L’administration fiscale regarde où se situe le « centre des intérêts vitaux » : où vit la famille, où se trouve le patrimoine principal, où s’exerce l’activité professionnelle, et surtout, où la personne passe le plus de temps. C’est précisément sur ces critères que le dossier Nasri s’est construit.
Une addition qui pourrait encore grimper
Si la procédure de redressement aboutit et que l’appel de Samir Nasri est rejeté, l’ancien joueur devra non seulement régler les 5,51 millions d’euros réclamés, mais aussi potentiellement faire face à des majorations supplémentaires. En cas de manquement délibéré, le fisc peut appliquer une majoration de 40 %. En cas d’activités occultes ou de manœuvres frauduleuses, ce taux peut grimper à 80 %.
L’affaire est désormais entre les mains de la justice. Mais une chose est sûre : à l’heure du big data, les traces numériques — même celles laissées par une simple commande de burger — peuvent se transformer en preuves redoutables. Le fisc français n’a peut-être jamais été aussi bien équipé pour traquer les faux exilés fiscaux.