Un surfeur tué par un requin, les filets anti-requins remis en cause
Un surfeur australien de 57 ans est mort le 6 septembre au large de Sydney après l’attaque d’un requin. En quelques heures, la tragédie a ravivé une question que l’on pensait tranchée depuis longtemps sur les plages de Nouvelle-Galles du Sud : les filets déployés chaque été protègent-ils vraiment ? Derrière l’émotion, une évidence s’impose aux autorités comme aux baigneurs : ce système ancien, présenté comme rassurant, pourrait être beaucoup moins efficace qu’on ne l’imagine.
Sur les plages emblématiques de la métropole australienne, la présence de lignes de bouées reliées à des mailles serrées est devenue un décor familier. Beaucoup y voient un rempart discret entre la foule et les grands prédateurs marins. Pourtant, au fil des années, les scientifiques, les surfeurs et même certains sauveteurs soulignent la même chose : ces installations donnent surtout une impression de contrôle dans un environnement qui, par nature, échappe à la maîtrise humaine.
Un dispositif centenaire… pensé pour un autre temps
L’Australie a introduit ses premiers filets anti-requins dès 1922, à Coogee, l’une des grandes plages de Sydney. Un siècle plus tard, l’outil s’est généralisé : ils sont aujourd’hui installés sur 51 plages en Nouvelle-Galles du Sud. L’architecture paraît simple : des sections de mailles sont placées à plusieurs centaines de mètres du rivage et restent en place durant la saison chaude. Sur le papier, l’idée est claire : intercepter les requins blancs, requins bouledogues et requins tigres, trois espèces réputées dangereuses pour l’être humain.
Sauf que ces filets ne mesurent qu’environ 6 mètres de haut. Dans l’immensité océanique, c’est peu. Les colonnes d’eau dépassent souvent largement cette hauteur, si bien qu’un requin peut passer au-dessus, au-dessous ou autour du dispositif. L’outil ne forme donc pas un mur, mais un piège parcellaire. Cette nuance change tout : les zones peu profondes où se concentrent baigneurs et surfeurs ne sont pas hermétiquement isolées du large.
« Conçus pour tuer, pas pour arrêter »
Le biologiste marin Robert Harcourt (Université Macquarie) résume sans détour l’impasse : « Ils ne sont pas conçus pour arrêter, ils sont conçus pour tuer. En fait, ils sont susceptibles d’attraper tout ce qui entre ou sort de la baie. » En d’autres termes, ces filets fonctionnent comme des engins de capture passifs. Ils accrochent des animaux qui circulent naturellement le long de la côte, y compris lorsqu’ils se dirigent vers le large.
Les chiffres avancés par les autorités montrent un phénomène préoccupant : une part importante des requins recensés le sont parce qu’ils se sont retrouvés piégés dans les mailles en tentant de regagner l’océan. Le maillage de 60 cm vise bien des espèces spécifiques, mais il agit surtout comme une barrière aveugle. Le résultat n’est pas seulement une efficacité contestée ; c’est aussi un impact écologique massif dont les plages australiennes portent les stigmates.
Un coût écologique difficile à ignorer
Au fil des saisons, les filets capturent des animaux qui ne constituent aucune menace pour l’homme : tortues, raies, dauphins et une kyrielle d’espèces côtières. Les estimations avancées par les chercheurs sont sévères : une très grande majorité des prises ne concerne pas les requins visés, et plus de la moitié de ces animaux meurent avant d’être relâchés ou de pouvoir s’échapper.
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Cette mortalité collatérale pose un double problème. D’abord, elle heurte l’opinion publique australienne, très attachée à la richesse de sa faune marine. Ensuite, elle affaiblit les écosystèmes locaux. En retirant de manière indiscriminée des prédateurs comme des proies, on déséquilibre la chaîne alimentaire côtière. À terme, cela peut modifier le comportement des requins eux-mêmes, en les poussant à se rapprocher des zones où les captures créent des signaux de détresse persistants.
Un « effet d’appel » qui interroge la sécurité
C’est l’un des points les plus dérangeants pour les spécialistes : lorsqu’un animal se débat dans un filet, il émet des vibrations et des signaux nerveux perceptibles par les requins. Ces signaux peuvent agir comme un aimant. Loin de créer une frontière nette, les filets pourraient donc attirer les prédateurs vers la zone littorale. Comme le disent plusieurs analystes, un dispositif censé tenir les requins à distance risquerait de favoriser leur venue.
Pour les usagers de la plage, cette ambiguïté est difficile à accepter. La majorité d’entre eux voient dans la présence de filets une garantie implicite. Ils se fient à ce marquage flottant pour juger si la baignade est sans risque. Pourtant, si les requins peuvent traverser le dispositif, ou s’ils s’en approchent justement à cause d’animaux piégés, la promesse de sécurité se fissure. L’illusion de contrôle devient alors un facteur de risque en soi.
Un symbole rassurant face à la réalité de l’océan
Il faut aussi le rappeler : les côtes australiennes sont un milieu naturel vivant, changeant, traversé de courants, de migrations saisonnières et de comportements opportunistes. Aucun outil, aussi étendu soit-il, ne peut garantir un risque zéro. Les filets ont longtemps apporté une réassurance collective, un compromis entre attractivité touristique et prévention. Mais l’argument de l’habitude ne suffit plus face à une science qui documente mieux leurs limites.
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Pour les surfeurs, qui évoluent au-delà des zones de baignade, la confiance est encore plus fragile. Beaucoup savent que les filets s’arrêtent bien avant l’horizon où se forment les meilleures vagues. Ils observent les bouées, jugent la houle, évaluent la météo et s’en remettent à l’expérience du local. Dans ces conditions, la coexistence avec les requins se construit davantage sur l’information et la vigilance que sur l’existence d’une barrière partielle.
Alternatives et pistes de modernisation
Les discussions qui agitent la Nouvelle-Galles du Sud portent désormais sur des solutions perçues comme plus ciblées. Les drones d’observation permettent, par exemple, de détecter en temps réel la présence d’un grand animal à proximité des zones de baignade et d’alerter immédiatement les sauveteurs. Des systèmes de balises ou de marquage sur des individus suivis scientifiquement permettent d’anticiper leur passage. Et des dispositifs dits « intelligents », moins létaux que les filets, cherchent à dissuader plutôt qu’à piéger.
Ces pistes ont un point commun : elles misent sur l’adaptation permanente à l’état de l’océan plutôt que sur un appareillage fixe qui capture tout, sans discernement. Elles ne suppriment pas le risque, mais elles offrent une réactivité et une sélectivité meilleures. Surtout, elles réduisent l’impact sur les espèces non visées, un critère devenu central dans un pays où la mer est à la fois un patrimoine, une économie et un mode de vie.
Une décision politique suspendue à l’émotion
Chaque attaque mortelle crée un choc collectif. Elle appelle des réponses rapides, visibles, capables de rassurer des millions d’usagers du littoral. Mais l’Australie fait face à un dilemme : maintenir un symbole rassurant mais contesté, ou accélérer une transition vers des outils plus modernes dont la pédagogie reste à faire. Les élus savent qu’un changement trop brusque peut susciter l’incompréhension, surtout après un drame.
Dans le même temps, les arguments scientifiques s’accumulent. Les filets de 6 mètres, placés loin du rivage, ne forment pas de barrière continue. Le maillage de 60 cm cible des requins précis, mais piégeant jusqu’à 90 % d’animaux non visés, il provoque une mortalité qui choque et qui peut, paradoxalement, attirer les prédateurs. À mesure que ces réalités entrent dans le débat public, la question n’est plus de savoir si la stratégie doit évoluer, mais comment.
Ce que change vraiment le drame de Sydney
La mort du surfeur de 57 ans oblige le pays à se regarder dans le miroir. Elle rappelle que la sécurité absolue n’existe pas en mer et que l’illusion peut coûter plus cher que l’incertitude assumée. Elle impose aussi une mise à jour des réflexes : la vigilance partagée, l’information en temps réel et la capacité à fermer une plage temporairement peuvent sauver des vies plus sûrement qu’un filet posé à plusieurs centaines de mètres, dont chacun connaît désormais les limites.
Reste la décision la plus sensible, celle qui touche le symbole et le quotidien. C’est ici que la politique rejoint la science. Après l’attaque, le gouvernement australien a choisi de reconsidérer sa stratégie et, surtout, de suspendre le projet pilote qui visait à retirer certains filets pour évaluer leur rôle réel. Autrement dit, la bascule vers un modèle plus sélectif et réactif n’aura pas lieu tout de suite… mais le statu quo, fragilisé par les faits, ne ressemble plus à une solution durable.