Requin : ce redoutable prédateur choisit ses amis comme vous et moi
Ce que les chercheurs ont découvert sur ce requin va changer votre façon de le voir

On le redoute, on l’évite, on l’associe presque instinctivement au danger. Et pourtant, une étude scientifique publiée dans la revue Animal Behaviour vient de révéler quelque chose d’inattendu sur l’un des requins les plus craints au monde : le requin bouledogue mène une vie sociale d’une richesse insoupçonnée, bien plus proche de la nôtre qu’on aurait jamais pu l’imaginer.
Pendant six ans, des chercheurs des universités britanniques d’Exeter et de Lancaster, en collaboration avec l’association Fiji Shark et Beqa Adventure Divers, ont observé 184 requins bouledogues dans la réserve marine de Shark Reef, aux îles Fidji. Ce qu’ils ont ramené de cette plongée scientifique hors norme bouleverse des décennies d’idées reçues sur ces animaux.
Des « préférences sociales actives » : ce concept qui change tout

La notion centrale mise en évidence par l’étude est celle de « préférences sociales actives ». Autrement dit, les requins bouledogues ne se retrouvent pas simplement au même endroit par hasard, poussés par les courants ou la disponibilité de nourriture. Ils choisissent les individus avec lesquels ils souhaitent rester. Ils choisissent leurs amis.
« En tant qu’êtres humains, nous cultivons toute une gamme de relations sociales — des simples connaissances à nos meilleurs amis, mais nous évitons aussi activement certaines personnes. Et ces requins bouledogues font de même », explique Natasha D. Marosi, doctorante spécialiste de la conservation des requins et auteure principale de l’étude, relayée par Phys.org.
Ce parallèle avec les comportements humains est frappant. Le requin n’est donc pas cet automate solitaire mu par l’instinct brut que le cinéma et la culture populaire nous ont vendu pendant des décennies. Il est capable de nouer, entretenir et moduler des liens sociaux d’intensité variable.
Des relations à plusieurs niveaux : des connaissances aux amitiés profondes
Les chercheurs ont identifié deux types d’associations entre requins. Les associations à grande échelle correspondent au fait de rester à une distance inférieure à la longueur du corps d’un autre individu — un signe de tolérance et de familiarité. Les associations à fine échelle, elles, décrivent des comportements bien plus intimes : nage en file indienne, nage parallèle synchronisée, interactions prolongées qui ressemblent, de l’aveu des chercheurs eux-mêmes, à de véritables manifestations d’amitié.
Cette gradation dans les relations est précisément ce que l’on observe chez de nombreuses espèces sociales — dauphins, éléphants, primates, et bien sûr êtres humains. Le fait de la retrouver chez un requin bouledogue remet profondément en question notre représentation de ces animaux.
« Nous commençons seulement à comprendre la vie sociale de nombreuses espèces de requins. Comme d’autres animaux, ils tirent probablement des avantages de la vie sociale : apprendre de nouvelles compétences, trouver de la nourriture et des partenaires potentiels, tout en évitant les confrontations », analyse Darren Croft, professeur au Centre de recherche sur le comportement animal de l’Université d’Exeter.
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Six ans d’observation sur trois générations de requins

Pour arriver à ces conclusions, les scientifiques n’ont pas improvisé. L’étude repose sur six années de suivi rigoureux de 184 individus, répartis en trois catégories d’âge soigneusement définies : les subadultes (pas encore sexuellement actifs), les adultes, et les adultes avancés (ayant atteint l’équivalent de la ménopause). Un spectre complet du cycle de vie, rarement couvert avec autant de précision dans la recherche sur les requins.
« Cette étude s’appuie sur les données et les connaissances issues de l’un des sites de plongée écotouristiques pour l’observation des requins les plus anciens au monde. Cela nous a offert une occasion unique d’observer en détail le comportement de ces individus pendant de nombreuses années, au fil de leur croissance, de leur développement et de la gestion de leurs relations sociales », commente le Dr David Jacoby, du Centre environnemental de l’Université de Lancaster.
La longévité de l’étude est précisément ce qui lui confère sa valeur. Observer un animal sur plusieurs années permet de dépasser les comportements conjoncturels pour saisir des patterns sociaux stables, révélateurs de véritables structures relationnelles.
Les adultes, les plus sociables — et les raisons sont fascinantes

L’analyse des données a également permis de dégager des tendances comportementales selon l’âge et le sexe. Premier constat : les adultes sont les individus les plus sociaux des trois groupes. Ils recherchent davantage la compagnie, initient plus d’interactions et maintiennent des liens plus durables avec leurs pairs.
Autre observation marquante : les requins adultes tendent à interagir avec des partenaires de taille similaire. Une logique qui n’est pas sans rappeler nos propres dynamiques sociales, où les affinités se construisent souvent autour de points communs — ici, un gabarit partagé qui équilibre les rapports de force.
Du côté du genre, les mâles semblent avoir en moyenne plus d’interactions que les femelles. Mais fait notable : les deux sexes interagissent davantage avec les femelles. Un schéma qui rappelle là encore certaines structures sociales observées chez d’autres espèces hautement développées.
Pourquoi les plus vieux requins se mettent-ils en retrait ?
Les adultes avancés, eux, sont les moins sociables du groupe. Un phénomène que les chercheurs interprètent de façon éclairante : la sociabilité est probablement moins essentielle à leur survie. Après des décennies d’expérience dans les eaux de Shark Reef, ces requins âgés ont déjà acquis toutes les compétences nécessaires. Ils savent où trouver la nourriture, comment éviter les conflits, comment se repérer dans leur territoire. Ils n’ont plus besoin du groupe pour apprendre.
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C’est une logique que les biologistes évolutionnistes reconnaîtront aisément : la sociabilité a un coût énergétique. On ne l’investit que si le bénéfice le justifie. Chez les requins bouledogues, comme chez bien d’autres espèces, la vie sociale est avant tout un outil au service de la survie et du développement — pas un luxe.
Des espèces aux capacités étonnantes : quand les requins ne cessent de surprendre

Cette étude sur le requin bouledogue s’inscrit dans un contexte plus large de redécouverte de la complexité des élasmobranches. Car le monde des requins recèle de bien d’autres surprises que la simple question de l’agressivité.
Le requin baleine, par exemple, détient le record du plus grand poisson au monde avec des femelles mesurant en moyenne 14,5 mètres, et certains spécimens atteignant exceptionnellement 20 mètres. Malgré sa taille impressionnante, ce géant est inoffensif et solitaire. Sa capacité migratoire est tout aussi remarquable : en 2018, des chercheurs ont rapporté le voyage de plus de 20 000 kilomètres d’une femelle suivie depuis le Panama, retrouvée près de la fosse des Mariannes 841 jours plus tard.
Le requin mako, lui, nage à 50 kilomètres par heure avec des accélérations pouvant atteindre 74 km/h — ce qui lui a valu le surnom de « faucon pèlerin des mers ». Classé en danger critique en Méditerranée par l’UICN, il est malheureusement toujours très ciblé par la pêche pour ses ailerons et sa chair.
Plus discret mais tout aussi fascinant, le requin-lézard est un « fossile vivant » dont les caractéristiques n’ont pratiquement pas évolué en 80 millions d’années. Son corps en forme d’anguille peut atteindre deux mètres, et sa mâchoire articulée, garnie de 300 dents tranchantes, est une des architectures les plus redoutables des abysses. Quant au requin-chabot ocellé, il est capable de « marcher » sur ses nageoires pectorales et de survivre à des conditions d’hypoxie (manque d’oxygène) près de 60 fois plus longtemps qu’un être humain.
Des espèces comme le sagre elfe ou le requin-lanterne ninja, eux, produisent de la bioluminescence pour se camoufler ou chasser dans l’obscurité des grands fonds. Le premier évolue dans les profondeurs des Caraïbes, le second dans le Pacifique, tous deux révélant des stratégies de survie d’une sophistication qui laisse les scientifiques sans voix.
Ce que cela change dans notre rapport aux requins
La révélation de la vie sociale du requin bouledogue intervient dans un contexte où les interactions entre humains et requins font régulièrement la une de l’actualité. Surnommé le « tueur silencieux » par certains experts, le requin bouledogue est en effet l’une des espèces les plus impliquées dans les incidents avec les baigneurs — notamment parce qu’il fréquente les eaux côtières peu profondes, les estuaires, voire les rivières.
Mais comprendre qu’il s’agit d’un animal social, capable de choisir ses congénères, d’apprendre de ses pairs et de moduler ses comportements en fonction de ses relations, change le cadre d’analyse. Un requin bouledogue aperçu près d’une côte n’est pas une machine à attaquer : c’est un individu avec une histoire sociale, des habitudes, peut-être même des préférences.
Cette nuance est essentielle à un moment où certaines espèces de requins se rapprochent dangereusement de l’extinction et où les appels à une meilleure coexistence entre humains et prédateurs marins se multiplient. Les équilibres dans les océans sont déjà en train de basculer sous l’effet de multiples pressions. Décrypter la complexité comportementale de ces animaux est aussi une façon de mieux les protéger.
Et si, au fond, ce que cette étude nous dit surtout, c’est qu’entre un requin bouledogue et nous, la frontière est peut-être bien plus mince qu’on ne le croyait ?