Requin blanc : sa disparition semble de plus en plus proche
La Méditerranée reste l’un des hauts lieux de la biodiversité marine. Pourtant, derrière la carte postale, un signal d’alarme se précise : le grand requin blanc y devient un fantôme.
Malgré des interdictions internationales, des captures continuent, et la disparition d’un prédateur supérieur révèle une mer déjà fragilisée par la pression humaine.
Une mer ultra-réglementée… et pourtant perméable
Sur le papier, le grand requin blanc est l’une des espèces les mieux protégées de Méditerranée. Plusieurs cadres se superposent. Le requin blanc est notamment encadré par des dispositifs internationaux qui limitent sa capture, sa détention et la commercialisation de ses produits. Par ailleurs, la région dispose d’un arsenal spécifique, via des mesures portées par les instances de gestion des pêches et par des conventions environnementales dédiées à la Méditerranée.
Mais la réalité des ports et des marchés raconte une autre histoire. Fin 2025, une enquête portée par des scientifiques et relayée par la Blue Marine Foundation affirme qu’au moins quarante grands requins blancs auraient été tués en une seule année le long de la côte nord-africaine. La fondation explique s’appuyer sur des observations de terrain, un suivi de points de débarquement et des contenus publiés en ligne. Le constat est brutal : même quand la loi existe, elle se heurte à la faiblesse des contrôles, à la traçabilité incomplète et à des sanctions parfois trop faibles pour dissuader.
Ce décalage pose une question simple. À quoi sert une protection “totale” si elle ne se traduit pas en gestes concrets au moment où l’animal remonte dans un filet, vivant ou mort ?
Le requin blanc, devenu “rare” là où il régnait
Les scientifiques le répètent depuis des années : le requin blanc n’a jamais été un poisson “commun” au sens où l’on entend ce mot. Cependant, il occupait une place structurante dans la Méditerranée, notamment autour du canal de Sicile, de l’Adriatique et de certains secteurs où l’on soupçonne encore des zones de mise bas ou de croissance des juvéniles.
Aujourd’hui, la tendance est inverse. Dans la littérature scientifique récente, plusieurs équipes décrivent une espèce difficile à observer, avec des données fragmentaires, souvent issues de captures accidentelles, de signalements opportunistes ou d’archives. Cette rareté n’est pas une curiosité statistique. Elle rejoint un diagnostic plus large sur les requins et les raies de Méditerranée : la région est l’un des points chauds mondiaux du risque d’extinction pour ces espèces, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Les travaux citent aussi le statut régional du requin blanc en Méditerranée, évalué comme “en danger critique”.
Il faut insister sur un point. La Méditerranée est une mer semi-fermée, avec des échanges limités avec l’Atlantique. Ainsi, lorsqu’une population locale s’effondre, elle ne bénéficie pas forcément d’un “renfort” naturel. La capacité de recolonisation est faible, et la perte peut durer des décennies.
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Le détroit de Sicile : une expédition, et surtout un vide
L’un des passages les plus frappants des récits récents vient des missions conduites au large de la Sicile. Des chercheurs, dont l’ichtyologue Francesco Ferretti, ont décrit une tentative de repérage et de marquage en mer dans une zone considérée comme un possible refuge. D’après les éléments rendus publics, l’équipe a déployé un effort massif d’attraction, avec plusieurs tonnes d’appâts et des centaines de litres d’huile de thon pour créer une traînée olfactive.
Résultat : pas de grand requin blanc observé. À peine un requin bleu aperçu fugitivement. Ce type de “non-rencontre” ne prouve pas, à elle seule, l’absence totale de l’espèce. Toutefois, elle s’ajoute à une accumulation d’indices concordants : raréfaction des observations, baisse des captures rapportées dans certaines zones historiques, et difficulté croissante à documenter des individus vivants.
Dans le même temps, la Blue Marine Foundation soutient que des captures continuent ailleurs, parfois à faible distance des zones prospectées. Cela dessine un paradoxe inquiétant. Le requin blanc se fait invisible pour la science, mais il réapparaît sous forme de carcasse, au débarquement, dans des ports où l’application du droit reste inégale.
Quand le sommet de la chaîne alimentaire disparaît
Pourquoi la disparition d’un seul prédateur devrait-elle nous alarmer autant ? Parce qu’un grand prédateur n’est pas seulement un “animal spectaculaire”. Il stabilise des équilibres. Les requins supérieurs influencent la structure des populations de proies, modèrent certains comportements, et participent à une régulation qui limite les emballements.
Quand ils reculent, les effets en cascade deviennent plausibles. Certaines espèces intermédiaires peuvent augmenter, ce qui modifie la pression sur des poissons plus petits, ou sur des invertébrés. À l’échelle d’une mer déjà soumise au réchauffement, à la pollution et à l’artificialisation du littoral, ces basculements peuvent accélérer une dégradation globale.
Les spécialistes soulignent aussi que la Méditerranée cumule les contraintes. La pêche y est intense, et l’espace est saturé d’usages : transport maritime, tourisme, urbanisation côtière, extraction, ports. Dans ce contexte, l’absence d’un grand prédateur agit comme un révélateur. Ce n’est pas seulement “le requin” qui disparaît. C’est une mer qui perd de la résilience.
La pêche : entre captures accidentelles et incitations perverses
Dans l’opinion publique, la disparition du requin blanc est souvent racontée comme une “chasse” volontaire. Or, la réalité est plus complexe. Une part des captures relève de prises accidentelles. Filets maillants, palangres, engins de pêche non sélectifs : beaucoup d’outils ne “choisissent” pas ce qu’ils prennent.
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Lorsque l’animal est remonté, un autre dilemme commence. Le relâcher vivant suppose du temps, de la formation, du matériel, parfois une assistance. Et dans des communautés littorales fragiles, la priorité est souvent la survie économique immédiate. Des acteurs associatifs citent régulièrement ce conflit entre le quotidien des pêcheurs et des règles perçues comme lointaines.
C’est là que les politiques publiques se heurtent au réel. Interdire sans accompagner peut déplacer le problème sans le résoudre. À l’inverse, co-construire des solutions avec les professionnels peut réduire la mortalité, notamment via des protocoles de remise à l’eau, des modifications d’engins, des zones de protection temporaires et une meilleure traçabilité.
La protection efficace : moins de slogans, plus de preuves
La question n’est plus de savoir s’il faut protéger. Le requin blanc l’est déjà. La question devient : comment rendre cette protection vérifiable et utile ?
D’abord, il faut des données robustes. Or les chercheurs rappellent que, pour les grands requins, les dispositifs de suivi classiques ne suffisent pas toujours. Des approches complémentaires se développent, dont l’analyse d’ADN environnemental, le recoupement d’images géolocalisées, ou des réseaux de signalements mieux encadrés.
Ensuite, il faut de la coordination. La Blue Marine Foundation insiste sur le besoin d’une réponse transfrontalière, car les requins ignorent les frontières. De son côté, la FAO, via la Commission générale des pêches pour la Méditerranée (CGPM/GFCM), souligne des progrès sur certains stocks halieutiques, avec une baisse de la surpêche mesurée sur des espèces suivies. Cependant, ces améliorations globales ne suffisent pas à protéger automatiquement les espèces vulnérables prises en capture accessoire.
Enfin, il faut des incitations qui marchent. Former, équiper, compenser, valoriser les bonnes pratiques, et sanctionner réellement les infractions répétées : la combinaison est coûteuse, mais elle est plus crédible qu’un texte isolé.
Une disparition qui dit quelque chose de nous
Le requin blanc souffre d’une image paradoxale. Il fascine, mais il effraie. Or en Méditerranée, le risque pour l’humain reste très faible, alors que le risque pour le requin, lui, est devenu existentiel.
Ce qui se joue ici dépasse l’espèce. La Méditerranée est un laboratoire du XXIe siècle : mer fermée, densément peuplée, intensément exploitée, déjà réchauffée plus vite que d’autres bassins. Quand un grand prédateur s’éteint dans une telle mer, cela annonce souvent la suite : un écosystème simplifié, plus vulnérable aux chocs, et moins capable de nourrir durablement.
Sauver le requin blanc, c’est choisir une Méditerranée vivante
Le grand requin blanc n’est pas qu’un symbole. C’est un test. Si une mer aussi surveillée et aussi réglementée que la Méditerranée n’arrive pas à empêcher la disparition de ses espèces les plus emblématiques, alors le problème n’est pas le manque de lois. C’est l’écart entre le texte et le quai, entre la signature diplomatique et la réalité sociale des ports. Réduire cet écart exige une alliance : scientifiques, autorités et pêcheurs. Sans cela, le requin blanc risque de ne laisser qu’un souvenir, et la Méditerranée, un peu plus de silence.