« Mon mari de 41 ans mange comme un bébé » : un ex-dentiste condamné à six ans de prison pour des dizaines de mutilations en Lozère
Quatorze dents arrachées en deux heures. Des patients qui ne peuvent plus manger que de la purée. Des familles dévastées. Le tribunal correctionnel de Mende vient de condamner un ex-chirurgien-dentiste à six ans de prison ferme pour avoir mutilé des dizaines de patients en Lozère, dans une affaire qualifiée de « hors norme » par le procureur lui-même. Les témoignages entendus à la barre glacent.
Un verdict sans appel après trois heures de délibéré
« Monsieur José Pereira Mendes, vous êtes reconnu coupable de tous les faits qui vous étaient reprochés. » Jeudi, le président du tribunal correctionnel de Mende, Yves Gallego, a prononcé la sentence après trois heures de délibéré : six ans de prison ferme, assortis d’un mandat de dépôt. L’homme de 61 ans, de nationalité portugaise, n’a pas réagi à l’énoncé du jugement.

Le tribunal a également décidé d’une interdiction définitive d’exercer la profession de dentiste, ainsi qu’une interdiction définitive du territoire français. Le procureur Valéry Morron avait réclamé sept ans. La peine retenue reste l’une des plus lourdes prononcées dans ce type d’affaire en France, aux côtés du procès qui avait déjà secoué la Lozère ces dernières semaines.
Car le dossier est accablant. José Pereira Mendes a exercé comme dentiste libéral dans la région de Mende entre 2018 et début 2021. Trois petites années au cours desquelles il a semé un véritable champ de ruines dans la bouche — et dans la vie — de ses patients. Mais ce qui s’est passé concrètement derrière la porte de son cabinet dépasse l’entendement.
« Arracher, implanter, facturer » : le mode opératoire d’un praticien hors de contrôle
Le praticien était poursuivi pour « violences suivies de mutilation ou infirmité permanente », « escroquerie au préjudice d’un organisme de protection sociale », « abus de confiance » et « blanchiment ». Pas moins de quatre chefs d’accusation qui dessinent le portrait d’un homme qui a transformé son cabinet en machine à broyer des dentitions saines.
Son mode opératoire, tel que décrit par les victimes et confirmé par l’instruction : arracher des dents parfaitement saines, sans aucune justification médicale, pour poser à la place des implants défectueux. Le tout facturé rubis sur l’ongle à la Sécurité sociale. « Arracher, implanter, facturer ! Voilà son credo », a résumé Catherine Szwarc, l’une des avocates des parties civiles.

Les chiffres donnent le vertige. Quarante-quatre patients ont été formellement identifiés comme victimes dans le dossier d’instruction. Mais la Sécurité sociale a relevé pas moins de 1 234 anomalies réparties dans 131 dossiers, pour un préjudice estimé à plus de 330 000 euros. Le nombre réel de victimes pourrait donc être bien supérieur aux 44 recensées.
Le procureur n’a pas mâché ses mots dans son réquisitoire. Il a accusé l’ex-dentiste d’avoir « mis à profit ses connaissances professionnelles et son statut de chirurgien-dentiste à la seule fin de récupérer des sommes indues, en mutilant ses patients ». Un détournement méthodique de la confiance que chacun place dans son praticien de santé. Mais le plus glaçant dans cette affaire, ce sont les voix des victimes elles-mêmes.
« C’était une boucherie » : les témoignages qui ont marqué le procès
Le procès, qui s’est tenu sur deux jours à partir de mercredi, a vu défiler à la barre des anciens patients dont les récits ont sidéré la salle d’audience. Daniela, 34 ans, a raconté son quotidien depuis le passage de son mari chez le Dr Mendes : « J’avais l’habitude de faire de la purée pour mes enfants, je ne pensais pas devoir le faire pour mon mari de 41 ans, qui mange comme un bébé de 12 mois. »
Anabela, 47 ans, a livré un témoignage tout aussi dévastateur. « Je suis morte depuis six ans. Je suis allée le voir pour un abcès, il m’a arraché toutes mes dents. » Sa fille Raquel, 28 ans, a confirmé l’ampleur des dégâts sur sa famille : « Dr Mendes, vous avez détruit ma famille. Ma mère mange tout en mixé, elle a voulu en finir. » Des mots d’une violence sourde, prononcés face à un homme qui, selon ses avocats, ne mesure toujours pas ce qu’il a provoqué.
Pierre, 54 ans, a quant à lui décrit une scène digne d’un film d’horreur : « C’était une boucherie, 14 dents extraites en deux heures. » Des actes irréversibles, pratiqués à une cadence insensée, sur des patients qui venaient parfois pour un simple contrôle ou un abcès bénin. Ces situations rappellent d’autres affaires où des professionnels de santé ont trahi la confiance de ceux qui se confiaient à eux.
Au total, quelque 45 anciens patients et proches se sont constitués parties civiles. Le procureur a souligné le caractère « hors norme » de l’affaire, n’évoquant que de rares précédents. Pourtant, l’accusé a tenu un tout autre discours.
« Je les ai tous soignés pour qu’ils aient un meilleur avenir » : la défense surréaliste de l’ex-dentiste
Avant que le tribunal ne se retire pour délibérer, José Pereira Mendes a pris la parole une dernière fois. « Je regrette absolument que les choses n’ont pas bien marché. Je les ai tous soignés pour que tous aient un meilleur avenir. » Plus surprenant encore : il a imputé les séquelles de ses patients à son arrestation, qui aurait selon lui provoqué l’arrêt prématuré des soins. Autrement dit, si on l’avait laissé continuer, tout se serait bien passé.
Son avocat, Me Kominé Bocoum, a tenté de défendre cette ligne. « Le Dr Mendes pensait que ses actes étaient nécessaires, en son âme et conscience. Il n’avait aucune intention de gagner de l’argent sur votre état de santé, de faire de votre carte vitale une mine d’or. » Une plaidoirie qui n’a manifestement pas convaincu le tribunal, au vu de la peine prononcée.
Face à cette ligne de défense, les avocats des parties civiles n’ont pas caché leur exaspération. « Je n’ai pas l’impression qu’il y a prise de conscience du champ de ruines qu’il a laissé derrière lui », a déploré Me Michel Chomiac de Sas. L’avocate de l’Ordre des chirurgiens-dentistes a quant à elle souligné que le praticien avait « tristement illustré pourquoi la moitié des Français ne consultent pas leur dentiste », lui reprochant d’avoir « jeté le discrédit sur toute une profession ».

Ce procès fait écho à une autre affaire retentissante : celle des escroqueries massives au système de santé qui défrayent régulièrement la chronique en France. En octobre 2023, les dentistes marseillais Lionel et Jean-Claude Guedj avaient été condamnés à respectivement huit et cinq ans d’emprisonnement pour avoir mutilé quelque 400 patients dans les quartiers populaires de Marseille.
Un préjudice humain qui reste à chiffrer
Si la peine de prison est désormais fixée, la question financière reste ouverte. Le tribunal a renvoyé la question des intérêts civils à une audience programmée le 7 décembre prochain. En attendant, il a ordonné le versement de provisions de plusieurs milliers d’euros à plusieurs dizaines de victimes. Des sommes qui ne compenseront jamais des dentitions détruites, des régimes alimentaires à vie à base de purée, ni les traumatismes psychologiques profonds.
Car au-delà des dents arrachées, c’est la dignité de dizaines de personnes qui a été piétinée. Le procureur l’avait formulé avec justesse : « Il a mortifié la dentition de dizaines de patients en si peu de temps, il leur a enlevé leur dignité », par un « travail inutile, bâclé, risqué ». Des patients venus soigner un abcès ou un simple souci dentaire, repartis avec la bouche dévastée et une vie à reconstruire.
L’affaire pose aussi la question des contrôles exercés sur les praticiens libéraux exerçant dans des zones sous-dotées en professionnels de santé. La Lozère, département le moins peuplé de France, souffre comme beaucoup de territoires ruraux d’un accès aux soins de plus en plus fragile. Un contexte qui a peut-être facilité les agissements du praticien pendant trois ans sans que l’alerte ne soit donnée plus tôt.
José Pereira Mendes dort désormais en prison. Ses anciens patients, eux, devront vivre avec les séquelles de son passage pour le reste de leur vie. Et attendre décembre pour savoir combien vaut, aux yeux de la justice, une dentition volée.