« Ils ont tué le petit garçon que j’étais » : le journaliste de France Inter Frédéric Pommier accuse un ancien député-maire de viols
Frédéric Pommier a 50 ans, une voix que des millions d’auditeurs de France Inter connaissent par cœur, et un secret qu’il a porté pendant plus de quatre décennies. Dans Derrière les arbres, publié chez Flammarion ce mercredi 15 avril, le journaliste raconte les viols qu’il a subis entre 4 et 7 ans. Quatre agresseurs présumés. Parmi eux, un ancien député-maire contre qui il a porté plainte en 2023 — et qui conteste les faits.

photo : LP / Olivier Corsan
Quatre hommes, quatre visages que personne ne soupçonnait
Le récit de Frédéric Pommier commence dans une petite enfance ordinaire. Celle d’un garçon de 4 ans confié à des adultes censés le protéger. Le premier agresseur présumé est le petit ami de sa nourrice. Le deuxième, le gardien de son immeuble. Le troisième, un adolescent croisé dans une piscine. Le quatrième, un homme politique : ancien maire et ex-député.
Quatre profils distincts, quatre contextes différents, mais un même schéma : des adultes — ou quasi-adultes — ayant autorité ou accès à un enfant vulnérable. Le journaliste ne cite aucun nom dans son livre. Il les appelle ses « meurtriers », ceux qui ont « tué le petit garçon que j’étais ». Des témoignages similaires de victimes de violences dans l’enfance montrent à quel point ces traumatismes restent enfouis pendant des décennies avant que la parole ne se libère.
Le choix de taire les identités n’est pas anodin. Il s’inscrit dans un cadre juridique précis : les faits sont prescrits. L’éditeur Flammarion prend d’ailleurs soin de le préciser dès la première page du livre, dans un avertissement au lecteur. Mais la prescription pénale n’empêche pas la plainte — ni le récit.
Une plainte déposée en 2023 contre l’élu
Si Frédéric Pommier ne nomme personne dans Derrière les arbres, il a franchi un autre cap en dehors des pages. En 2023, il a déposé une plainte simple pour « agression sexuelle sur mineur » visant l’ancien député-maire. Ce dernier conteste formellement les faits qui lui sont reprochés.

La distinction entre « plainte simple » et « plainte avec constitution de partie civile » est importante. Une plainte simple est transmise au procureur de la République, qui décide ou non d’engager des poursuites. Elle ne garantit pas l’ouverture d’une instruction. Dans un dossier où les faits remontent à plus de quarante ans, les obstacles judiciaires sont considérables : témoins disparus, absence de preuves matérielles, prescription acquise pour les poursuites pénales classiques.
Les affaires de violences sexuelles impliquant des personnalités politiques ont marqué l’actualité judiciaire française ces dernières années. D’autres figures médiatiques, comme Patrick Poivre d’Arvor, ont fait l’objet de plaintes multiples. Mais dans le cas de Pommier, l’accusé n’est pas une vedette du petit écran — c’est un élu local, ce qui pose une question différente sur les rapports de pouvoir dans la proximité.
Un roman, pas un témoignage brut : le choix littéraire de Pommier
Frédéric Pommier n’a pas écrit un essai ni un livre d’enquête. Derrière les arbres est présenté comme un roman. Ce choix de la fiction pour dire le réel est une stratégie connue des victimes qui prennent la plume. La distance narrative permet de raconter l’insoutenable sans le revivre frontalement — tout en rendant le récit accessible au lecteur.
Le titre lui-même porte une charge symbolique forte. « Derrière les arbres » évoque ce qui se passe hors du regard, dans l’angle mort de la société. La nourrice, l’immeuble, la piscine municipale, le bureau d’un élu : autant de lieux ordinaires où personne ne regarde de trop près. D’autres affaires récentes, comme celle de quatre adultes jugés à Caen pour des violences sur enfants, rappellent que ces crimes se commettent dans des cadres banals.

À 50 ans, le journaliste de France Inter rejoint une cohorte de plus en plus visible de victimes qui choisissent de parler des décennies après les faits. La loi française a d’ailleurs évolué en 2018 pour allonger le délai de prescription des crimes sexuels sur mineurs à trente ans après la majorité de la victime. Mais pour Frédéric Pommier, cette réforme arrive trop tard : les faits qu’il décrit remontent aux années 1978-1981.
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Pourquoi le silence a duré si longtemps
Quarante-trois ans entre les faits et la plainte. Le chiffre paraît vertigineux vu de l’extérieur. Il est pourtant banal dans les dossiers de pédocriminalité. Les spécialistes du trauma infantile expliquent que les enfants violés avant 7 ans n’ont souvent pas les mots pour décrire ce qu’ils subissent. Le souvenir se fragmente, se dissimule parfois derrière une amnésie traumatique, avant de resurgir brutalement à l’âge adulte.
Le profil des agresseurs présumés de Pommier illustre aussi un mécanisme bien documenté : la multiplication des prédateurs autour d’un même enfant. Ce n’est pas une coïncidence malheureuse. Les recherches en victimologie montrent qu’un enfant déjà abusé devient statistiquement plus vulnérable aux agressions suivantes, car les premiers traumatismes altèrent sa capacité à identifier le danger et à demander de l’aide. Des affaires comme celle d’un père proposant ses enfants à des pédophiles illustrent jusqu’où peut aller cette exploitation de la vulnérabilité.
La position sociale de l’un des agresseurs — un élu, député et maire — ajoute une dimension supplémentaire au silence. Dénoncer un notable dans une commune, surtout dans les années 1970-1980, relevait de l’impensable. L’enfant violé par une figure d’autorité politique affronte un mur de crédibilité que peu d’adultes auraient osé franchir à l’époque.

Ce que le livre change — et ce qu’il ne peut pas changer
Juridiquement, Derrière les arbres ne modifie pas la donne. La prescription protège les agresseurs présumés de toute condamnation pénale pour les faits décrits. La plainte déposée en 2023, portant sur des qualifications d’« agression sexuelle sur mineur » et non de viol, semble calibrée en fonction de cette réalité juridique. Le député-maire visé conteste les accusations, et en l’absence de poursuites, la présomption d’innocence s’applique pleinement.
Mais le livre opère sur un autre terrain. Celui de la mémoire collective et du débat public sur la pédocriminalité en France. L’affaire s’inscrit dans le sillage du mouvement MeToo élargi aux sphères du pouvoir, qui ne se limite plus au monde du cinéma ou des médias. Quand une journaliste de TF1 déclarait « tout le monde savait » à propos d’un présentateur vedette, elle pointait exactement ce que Pommier décrit dans son livre : un système où les agresseurs prospèrent parce que le silence est la norme.
Frédéric Pommier est un visage et une voix de la radio publique française. Son témoignage, même romancé, porte une charge que peu de livres militants peuvent revendiquer. Parce qu’il ne hurle pas, ne dénonce pas nommément, ne cherche pas le scandale. Il raconte, simplement, ce que quatre hommes ont fait à un enfant de 4 ans. Et cette simplicité-là est peut-être la plus dévastatrice.
