Volcan Dukono : deux randonneurs retrouvés enlacés sous les débris après l’éruption
Ils savaient que c’était interdit. Ils y sont allés quand même. Et quand le volcan Dukono, en Indonésie, a intensifié son éruption, ils n’ont pas eu le temps de redescendre. Les secouristes les ont retrouvés sous les débris rocheux, serrés l’un contre l’autre. Une image qui dit tout de leurs derniers instants — et qui pose une question vertigineuse sur ce qui pousse des gens à défier un volcan en activité permanente depuis près d’un siècle.

Un volcan qui n’a jamais cessé de cracher
Le mont Dukono n’est pas un volcan ordinaire. Situé dans le nord de l’île d’Halmahera, dans l’archipel des Moluques, il fait partie des volcans les plus actifs d’Indonésie — un pays qui en compte plus de 120 actifs sur sa portion de la ceinture de feu du Pacifique. Sa particularité ? Il est considéré comme étant en éruption continue depuis 1933. Pas de pause, pas de répit. Pendant des décennies, son activité est restée modérée, avec des panaches de cendres réguliers mais relativement contenus.
Sauf que depuis le vendredi 9 mai 2026, tout a changé. Le Dukono a connu une recrudescence brutale de son activité. Des coulées de lave se sont échappées du cratère, accompagnées d’explosions violentes et de projections de débris envoyées jusqu’à près de dix kilomètres d’altitude. L’agence de volcanologie indonésienne a enregistré au moins quatre éruptions supplémentaires le dimanche 10 mai, confirmant que l’épisode était loin d’être terminé.
Un rayon d’exclusion de quatre kilomètres autour du cratère a été immédiatement décrété. Mais pour certains, cette mise en garde est arrivée trop tard — ou n’a tout simplement pas suffi.
« Ils savaient que l’escalade était interdite »
C’est la phrase qui frappe le plus dans cette histoire. Le chef de la police de North Halmahera, relayé par Sky News, l’a confirmé sans détour : les victimes étaient parfaitement informées du niveau d’alerte élevé. L’ascension était formellement interdite. Mais « ils ont insisté pour y aller ».

Le volcan Dukono attire depuis longtemps des curieux, des randonneurs et des chasseurs de sensations fortes venus observer les coulées de lave de près. C’est un phénomène récurrent sur les volcans actifs du monde entier : l’interdit renforce l’attraction. Plus le danger est réel, plus certains veulent s’en approcher.
Dans le cas du Dukono, la frontière entre tourisme d’aventure et mise en danger délibérée est particulièrement mince. L’Indonésie a déjà connu des drames similaires, comme cette touriste décédée après être restée bloquée trois jours dans un volcan du même archipel. Le schéma se répète. Les avertissements sont ignorés. Et les secouristes doivent risquer leur propre vie pour récupérer les corps.
Une opération de secours sous les cendres
L’extraction des deux corps n’avait rien d’une formalité. Iwan Ramdani, le chef des secours indonésiens, a décrit une opération « extrêmement difficile ». Le terrain du Dukono est accidenté, couvert de roches volcaniques instables. La pluie rendait chaque pas glissant. Et surtout, le volcan continuait de cracher des cendres sans interruption pendant toute la durée des recherches.
Les équipes ont progressé dans des conditions que la plupart d’entre nous auraient du mal à imaginer. Avancer sur les flancs d’un volcan en éruption, sous une pluie de cendres, en sachant qu’une nouvelle explosion peut survenir à tout moment. C’est dans ce contexte qu’ils ont découvert les deux randonneurs, ensevelis sous des débris rocheux, enlacés. Un dernier geste dans l’obscurité et le chaos.
Samedi 16 mai, les secouristes ont confirmé une troisième mort : un autre randonneur indonésien porté disparu a lui aussi été retrouvé sans vie. Au total, 17 personnes ont survécu à cet épisode — sept Singapouriens et dix Indonésiens. Mais la question demeure : que faisaient-ils tous sur un volcan en alerte maximale ?
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Tobelo, 10 000 habitants à 13 km du cratère

Ce qui rend la situation du Dukono particulièrement inquiétante, c’est sa proximité avec des zones habitées. La ville de Tobelo, 10 000 âmes, se trouve à seulement 13 kilomètres du cratère. Treize kilomètres, c’est la distance entre la tour Eiffel et l’aéroport d’Orly. Rien, face à un volcan capable de projeter des débris à dix kilomètres d’altitude.
L’Indonésie vit depuis toujours avec cette réalité géologique. L’archipel est l’un des endroits les plus sismiquement actifs de la planète, régulièrement frappé par des séismes de forte magnitude et des éruptions volcaniques. Les habitants de Tobelo connaissent le Dukono. Ils savent ce dont il est capable. Mais quitter sa ville, sa maison, son travail à cause d’un volcan qui gronde depuis 93 ans… C’est un dilemme que peu de gens en Europe peuvent réellement appréhender.
Les autorités locales maintiennent l’interdiction de toute activité dans le périmètre de quatre kilomètres. Mais la surveillance reste compliquée sur un territoire aussi vaste et reculé. Le Dukono n’est pas le Vésuve ou l’Etna, avec des caméras partout et des protocoles d’évacuation rodés. Ici, la nature a souvent le dernier mot.
Pourquoi les gens continuent d’escalader des volcans en éruption
C’est la vraie question derrière ce drame. Et la réponse n’est pas simple. Le « volcano tourism » est un phénomène mondial en pleine expansion. L’Islande, l’Italie, l’Indonésie, le Costa Rica… Partout où la lave coule, les touristes affluent. Les réseaux sociaux ont amplifié le phénomène : une photo devant une coulée de lave vaut de l’or en likes.
Le problème, c’est que la lave n’est pas le seul danger. Les gaz toxiques, les projections de roches, les effondrements de terrain, les explosions soudaines — tout cela tue sans prévenir. En 2019, l’éruption du volcan Whakaari en Nouvelle-Zélande avait fait 22 morts parmi des touristes qui visitaient le cratère dans le cadre d’une excursion organisée. Pourtant, le volcan était lui aussi en alerte.
Au Dukono, il n’y avait même pas d’excursion officielle. Juste des individus qui ont décidé, en connaissance de cause, de braver l’interdit. Le chef de la police locale l’a dit avec une franchise rare : ils savaient. Ils ont insisté. Cette phrase résonne comme un épitaphe.
Un dernier geste qui dit tout
On ne saura probablement jamais exactement ce qui s’est passé dans les dernières minutes de ces deux randonneurs. L’éruption les a-t-elle surpris en pleine ascension ? Ont-ils tenté de fuir avant d’être rattrapés par les débris ? Ce qu’on sait, c’est la position dans laquelle ils ont été retrouvés. Enlacés. Sous les roches.
Ce détail, rapporté par les secouristes eux-mêmes, transforme un fait divers tragique en quelque chose de plus profond. Il parle de peur, d’instinct, de lien humain face à l’inévitable. Il raconte aussi, en creux, l’absurdité de la situation : deux personnes qui n’auraient jamais dû se trouver là, mortes dans les bras l’une de l’autre sur les flancs d’un volcan qui prévient depuis 1933.
Le Dukono, lui, continue de cracher. Les cendres retombent sur Halmahera. Et quelque part, d’autres randonneurs consultent déjà les itinéraires pour s’en approcher. C’est peut-être ça, la vraie leçon de cette histoire : certains interdits existent pour une raison. Et la montagne, elle, ne négocie jamais.