Les géologues alertent : une “ceinture de feu” se formerait sous l’Atlantique
L’expression peut surprendre, tant l’Atlantique a la réputation d’un bassin « calme » face au Pacifique. Pourtant, des travaux récents en géodynamique suggèrent qu’un mécanisme discret, mais décisif, est en cours sous le détroit de Gibraltar. Selon ces chercheurs, une zone de subduction liée à l’histoire tectonique de la Méditerranée pourrait, à terme, progresser vers l’Atlantique et enclencher une dynamique comparable à une “ceinture de feu” — à l’échelle de dizaines de millions d’années.
L’idée n’annonce pas un cataclysme imminent, et encore moins un réveil volcanique “pour demain”. En revanche, elle remet en perspective une réalité souvent oubliée : un océan n’est jamais éternel, même quand il paraît stable à l’échelle humaine. Depuis des décennies, les géologues décrivent la vie des océans comme une respiration très lente. L’Atlantique, né de la dislocation de la Pangée, continue de s’ouvrir grâce à la dorsale médio-atlantique, qui fabrique de la croûte océanique. Mais, tôt ou tard, sa fermeture doit commencer quelque part… et cela passe presque toujours par l’installation d’une subduction.
Un océan “stable”… jusqu’au jour où il ne l’est plus
On imagine souvent la tectonique des plaques comme un jeu de lignes nettes : une dorsale ici, une faille là, et une fosse de subduction ailleurs. La réalité, surtout autour de la Méditerranée, ressemble davantage à un système d’engrenages, avec des morceaux de plaques qui se fragmentent, se chevauchent et se réorganisent. C’est précisément ce qui rend la zone de Gibraltar si étudiée depuis longtemps.
Pour comprendre l’enjeu, il faut revenir à un principe central : le “cycle de Wilson”, qui décrit l’ouverture puis la fermeture des bassins océaniques sur des centaines de millions d’années. Dans ce scénario, un océan jeune s’agrandit, atteint sa maturité, puis finit par être “recyclé” quand sa lithosphère commence à plonger sous une autre plaque. Le moment-clé, c’est l’initiation de la subduction, une étape réputée difficile à déclencher dans un océan en pleine expansion. La subduction ne s’allume pas comme un interrupteur. Les plaques océaniques sont rigides, et il faut des conditions particulières pour qu’un continent ou un morceau de croûte commence à s’enfoncer durablement. C’est là qu’intervient une hypothèse discutée depuis plusieurs années : l’“invasion par subduction”.
Gibraltar, un “couloir” entre Méditerranée et Atlantique
Le détroit de Gibraltar n’est pas seulement un passage maritime stratégique. Géologiquement, c’est une frontière complexe entre l’Afrique et l’Eurasie, au contact d’une Méditerranée en contraction et d’un Atlantique en expansion. Depuis longtemps, les chercheurs débattent d’un point précis : existe-t-il encore une subduction active, ou au moins un système de type subduction, sous cette région ?
Dans un article publié dans la revue Geology, une équipe menée par João C. Duarte propose une réponse appuyée sur des simulations numériques 3D. Leur modèle “gravité-dépendant” reconstitue l’évolution de l’arc de Gibraltar et teste sa capacité à reprendre de la vigueur après une phase de ralentissement. Le résultat marquant tient en une trajectoire : après une période de relative quiescence, la structure associée à la subduction de Gibraltar pourrait continuer sa progression vers l’ouest. Autrement dit, la dynamique méditerranéenne pourrait faire disparaitre l’Atlantique tel qu’on le connaît.
Atlantique ceinture de feu : une analogie, pas une prophétie
L’expression “Atlantique ceinture de feu” circule facilement, car elle évoque immédiatement la ceinture de feu du Pacifique, connue pour ses volcans et ses grands séismes. Sur le fond, l’analogie est simple : là où la subduction s’installe, le risque sismique augmente, et le volcanisme peut apparaître sous forme d’arcs volcaniques. Le Pacifique en est l’exemple le plus spectaculaire, parce que ses marges sont bordées de nombreuses zones de subduction actives.
Pour autant, il faut garder deux précautions. D’abord, les chercheurs décrivent un mécanisme de propagation possible, pas une certitude absolue sur la future “géographie” exacte de la subduction atlantique. Ensuite, même si l’invasion se produit, l’Atlantique ne se transformera pas du jour au lendemain en copie du Pacifique. Cependant, un tel bouleversement pourrait être à l’origine d’un tsunami d’une ampleur inédite à l’avenir.
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On pourrait se dire que 20 ou 50 millions d’années, c’est une éternité, et que la discussion est purement académique. Pourtant, les auteurs et plusieurs relais scientifiques soulignent une conséquence plus immédiate : si la dynamique de subduction sous Gibraltar est réellement active, elle s’inscrit dans un type de frontières capables de produire des séismes très puissants. Ce constat rejoint les préoccupations de l’ UNESCO sur la surveillance des risques côtiers.
Le précédent le plus célèbre reste le séisme de Lisbonne de 1755, associé à un tsunami et à des incendies qui ont ravagé la ville. Les mécanismes exacts discutés pour cet événement sont complexes, mais il est régulièrement cité comme un rappel brutal de la capacité de la région ibéro-marocaine à générer de très fortes secousses. Dans les communications autour de l’étude, l’idée n’est pas d’annoncer une catastrophe imminente, mais de rappeler que la zone mérite une attention continue.
Ce que les scientifiques disent vraiment (et ce qu’ils ne disent pas)
Le message scientifique est plus nuancé que les formules qui circulent sur les réseaux. Les chercheurs ne prétendent pas que l’Atlantique va se refermer rapidement, ni que l’Europe va devenir une zone volcanique majeure au prochain millénaire. Ils proposent un scénario cohérent où une subduction issue d’un bassin en fermeture peut migrer vers un bassin en ouverture via un corridor géométriquement favorable. C’est ainsi que la Terre continue sa lente métamorphose.
Il existe aussi une dimension de débat, car l’activité actuelle de la subduction de Gibraltar a été contestée par une partie de la littérature, notamment parce que la propagation a ralenti sur les derniers millions d’années. Justement, le modèle présenté vise à montrer comment un système peut ralentir, puis repartir, sans “s’éteindre” complètement. C’est un point technique, mais crucial pour comprendre pourquoi l’hypothèse est prise au sérieux.
Une histoire de très long terme
Ce que raconte cette étude, au fond, c’est une histoire de patience géologique. Sous Gibraltar, un système hérité de la Méditerranée pourrait, à très long terme, gagner l’Atlantique et enclencher un début de “recyclage” de croûte sur son flanc est. L’idée d’une Atlantique ceinture de feu n’est donc pas une alarme pour demain matin, mais un cadre pour mieux comprendre comment naissent — et comment meurent — les océans.
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