Pénurie d’œufs : les petits producteurs s’organisent pour éviter des rayons vides
La pénurie d’œufs ne se résume plus à quelques boîtes manquantes en fin de journée. Dans plusieurs enseignes, les ruptures se répètent et obligent les magasins à revoir leurs habitudes d’approvisionnement. Face à une demande qui grimpe vite, ce sont parfois les producteurs locaux qui permettent de tenir. Quitte à payer plus cher.
Dans les Landes, un reportage du JT de 13H de TF1 raconte comment un supermarché de Tarnos s’appuie désormais massivement. Sur les petits élevages du coin pour remplir ses étagères. Derrière cette solution de proximité, c’est toute une filière qui cherche à gagner du temps… En attendant de pouvoir produire davantage.
Des rayons clairsemés, et une réponse immédiate : le local
Dans ce supermarché de Tarnos (Landes), la scène est devenue familière. Des clients viennent tôt pour être sûrs de trouver des œufs. Le directeur, Christophe Vié, résume l’enjeu avec une phrase très concrète. « Sans ça, on serait, certains jours, entièrement vides », en parlant des producteurs locaux qui alimentent le magasin. Selon TF1, ces producteurs représentent désormais plus d’un tiers du rayon œufs, alors que les rayons se vident régulièrement.
L’enseigne y voit un compromis assumé. D’après le même reportage, acheter local « coûte un peu plus cher » au magasin, mais permet de répondre à la demande sans laisser le rayon se vider. L’idée n’est pas de remplacer les circuits habituels, plutôt de combler les trous au moment où la chaîne d’approvisionnement se tend.
Sur place, la hausse est nette. À Tarnos, la demande aurait progressé de 15% en un an, toujours selon TF1. Quand les gros producteurs ne suivent pas, les volumes des petits élevages deviennent soudain stratégiques, y compris pour la grande distribution.
Une consommation qui explose, et pas seulement à cause des “périodes à gâteaux”
Le moteur principal, c’est la demande. TF1 avance un chiffre marquant : depuis 2023, les Français consomment 300 millions d’œufs de plus par an. En parallèle, la consommation moyenne atteindrait environ 200 œufs par personne et par an, un niveau qui montre pourquoi les œufs se font rares dans les commerces.
On retrouve la même dynamique dans les éléments de la filière. Oeuf-info, site d’information de la filière, évoque une progression des achats en grande distribution d’environ 5% par an depuis 2023, ce qui correspond à ces “300 millions d’œufs supplémentaires” à absorber chaque année. L’organisme souligne aussi l’effet “calendrier”, avec des pics d’utilisation autour des fêtes et de la période des galettes, qui accentuent les tensions quand la logistique se grippe.
Le reportage de TF1 met des visages sur cette réalité. Un client explique consommer “60 œufs par semaine” en famille, en les associant à un apport en protéines pour le sport. D’autres parlent d’un produit “avantageux” côté prix, ou d’un choix perçu comme plus simple à intégrer à l’équilibre alimentaire.
Ce basculement est important pour comprendre la situation. L’œuf n’est plus seulement l’ingrédient d’une recette, c’est une protéine du quotidien, vue comme pratique, relativement accessible, et facile à cuisiner. Quand ce type de produit prend 5% par an, la production ne peut pas s’ajuster en quelques semaines.
“Il faut attendre qu’elles pondent” : la production ne se pousse pas au bouton
C’est là que la filière se heurte à une limite physique. Dans un poulailler bio du Leuy (Landes), TF1 suit Nelly, ouvrière agricole, qui ramasse des œufs à un rythme soutenu. Le site produirait près de 8.000 œufs par jour, mais elle le rappelle avec simplicité : « On ne peut pas ramasser plus vite, parce qu’il faut attendre qu’elles pondent ». Une augmentation du prix est d’ailleurs à prévoir pour accompagner ces coûts de production.
Autrement dit, même quand tout tourne “à fond”, la marge est faible. L’éleveuse Ingrid Rignault raconte d’ailleurs avoir dû fournir “de nombreux supermarchés” et “en grande quantité” en quelques mois, ce qui l’a poussée à recruter une personne à mi-temps pour suivre les commandes. Dans ce type d’exploitation, chaque hausse de volume se traduit vite par du travail supplémentaire, des ajustements d’organisation et parfois des investissements.
Le résultat, en magasin, est visible. Les rayons peuvent être clairsemés, voire quasiment vides certains jours, même si le pays continue à produire. L’impression de pénurie vient souvent de la vitesse à laquelle la demande “avale” les stocks disponibles et de la fragilité de la logistique sur des produits frais.
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Le vrai défi : produire plus, tout en transformant les élevages
La filière ne reste pas immobile. Son cap affiché est ambitieux : construire 300 nouveaux poulaillers d’ici 2030 pour suivre la hausse de consommation, avec un investissement évoqué autour de 300 millions d’euros. Le Comité national pour la promotion de l’œuf (CNPO) met aussi en avant la transition des modes d’élevage, avec un objectif de montée en puissance des systèmes alternatifs à la cage, que l’oeuf soit blanc ou marron.
Des médias agricoles et institutions reprennent cette trajectoire. Pleinchamp parle d’un “Plan de filière 2030” construit autour de la souveraineté en œufs et ovoproduits, en évitant notamment certaines zones jugées plus vulnérables aux crises sanitaires. Les Chambres d’agriculture évoquent également cet investissement et la nécessité d’implanter de nouveaux bâtiments pour répondre à la demande.
Sur le papier, c’est une réponse structurelle. Dans la vraie vie, un poulailler ne sort pas de terre du jour au lendemain : il faut des autorisations, du financement, des bâtiments, et des animaux. Pendant cette période de transition, la filière fonctionne avec une marge de manœuvre réduite, ce qui explique pourquoi un “petit accroc” logistique ou un pic saisonnier peut se traduire par des étagères vides.
Pourquoi la tension revient “par vagues” dans les supermarchés
Le Monde décrivait déjà en 2025 une France touchée par des pénuries d’œufs, dans un contexte international agité et de marché tendu. L’article rappelait notamment qu’une production autour de 15 milliards d’œufs pouvait rester insuffisante si la demande accélère et si le secteur se remet de crises passées, comme celles liées à l’influenza aviaire. C’est l’une des raisons pour lesquelles votre galette coûte plus cher.
Oeuf-info, de son côté, insiste sur un point souvent sous-estimé : la logistique. Début 2026, l’organisme évoque une tension renforcée par la concomitance des pics de consommation (fêtes, galettes) et par un épisode neigeux ayant perturbé l’approvisionnement des rayons. Dans ce schéma, la rupture peut être brève… mais très visible, et donc marquante pour les consommateurs.
C’est aussi ce qui explique l’appel aux producteurs locaux observé par TF1. Quand les flux habituels se dérèglent, le magasin qui a déjà des partenaires à proximité peut “rattraper” une partie du manque. Cette solution ne règle pas tout, mais elle évite le scénario du rayon vide, celui qui fait fuir les clients et crée parfois un réflexe d’achat en double “tant qu’il y en a”.
Ce que change le retour des circuits courts dans la grande distribution
La démarche n’est pas neutre. Pour les petits producteurs, entrer (ou revenir) dans un circuit de supermarché signifie répondre à des volumes plus réguliers, tenir des délais, et parfois adapter le conditionnement. Ingrid Rignault le dit à sa façon : les commandes grossissent, et il a fallu recruter.
Pour les enseignes, ce choix peut coûter plus cher à l’achat, mais sécurise le rayon. Le directeur de Tarnos l’assume devant la caméra : payer davantage, c’est aussi s’assurer de “répondre à la demande”. Dans une période où l’œuf redevient central dans les habitudes alimentaires, la disponibilité vaut parfois autant que le prix.
Au fond, le reportage révèle une bascule intéressante. La grande distribution, souvent perçue comme dépendante des gros volumes industriels, redécouvre l’intérêt d’un maillage local quand la demande s’emballe. Et côté consommateurs, l’épisode rappelle qu’une “pénurie” est parfois moins une absence totale qu’un équilibre fragile entre production, transport et pics d’achats.
Une filière sous pression
La pénurie d’œufs que voient les clients en rayon raconte surtout une filière sous tension, prise entre une demande qui progresse vite et une production qui ne peut pas accélérer instantanément. Dans les Landes, les petits producteurs jouent les renforts, et certains supermarchés s’appuient sur eux pour éviter de se retrouver “entièrement vides”. À moyen terme, la construction de nouveaux poulaillers et la transition des élevages doivent redonner de l’air au marché. D’ici là, chaque hausse de consommation, chaque perturbation logistique et chaque pic saisonnier risque de se voir… tout de suite, au bout du rayon.
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