Pénurie d’œufs : pourquoi les rayons se vident régulièrement… alors que la France produit des milliards d’unités
Les rayons clairsemés donnent l’impression d’une pénurie, mais la réalité est plus subtile : la France continue de produire massivement des œufs, tout en peinant à suivre une demande qui grimpe plus vite que les capacités d’élevage.
À cette tension de fond s’ajoutent des grains de sable très concrets, comme la météo et les blocages logistiques.
Des rayons vides, mais pas une France “à court” d’œufs
Voir un linéaire presque nu déclenche un réflexe compréhensible : “il n’y en a plus”. Pourtant, parler de pénurie au sens strict est trompeur. La filière rappelle que la production reste élevée et relativement stable, et qu’il s’agit surtout d’un marché en tension, où le flux quotidien n’arrive plus à absorber les pics de demande.
C’est exactement ce que soulignait RMC Conso dans un papier récent signé Arthur Quentin et Charlotte Méritan, en citant la directrice du CNPO (l’interprofession), Alice Richard : les magasins sont livrés, mais la hausse de consommation dépasse la hausse de production.
Ce décalage se mesure aussi dans la durée. TF1 Info notait dès septembre 2025 que les ruptures apparaissaient “certains jours”, sur fond de réorganisation de la filière et de consommation en hausse, avec environ 300 millions d’œufs supplémentaires vendus par an depuis 2023. Autrement dit : la poule pond, mais le pays a pris l’habitude de casser plus d’œufs dans sa poêle qu’avant… et pas seulement le dimanche.
La demande s’emballe : l’œuf, protéine refuge (et star de notre assiette)
Pourquoi un tel appétit ? D’abord parce que l’œuf coche beaucoup de cases dans une période marquée par l’inflation alimentaire et l’arbitrage permanent des ménages. Même lorsque les budgets se resserrent, l’œuf reste perçu comme une protéine accessible, polyvalente, facile à cuisiner, et “rentable” au repas.
Ensuite, parce que la “tendance protéines” ne se limite plus aux salles de sport : elle s’est invitée partout, des yaourts enrichis aux snacks, avec une rhétorique de performance et de bien-être. L’œuf, lui, n’a pas eu besoin de se “rebrander” : il était déjà là, discret, efficace… et soudain très demandé. (On pourrait presque croire qu’il a un community manager.)
Enfin, l’image nutritionnelle de l’œuf s’est adoucie dans le débat public. La question du cholestérol, longtemps brandie comme un épouvantail, est aujourd’hui davantage nuancée dans les discours de santé, ce qui a levé un frein chez certains consommateurs. Résultat : les volumes progressent, et la filière doit suivre.
Pourquoi l’offre ne suit pas : un poulailler ne sort pas de terre en un claquement de coquille
La production, elle, ne peut pas augmenter au même rythme. Construire, agrandir ou convertir un élevage prend du temps, de l’argent, des autorisations, et souvent… de la surface. Or c’est justement l’un des nœuds du problème : la demande se déplace vers des modes d’élevage alternatifs, qui nécessitent davantage d’espace et d’investissements.
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Cette transition est massive : selon les indicateurs de filière, les œufs “alternatifs” (hors cages) dominent désormais très largement les achats, et le plein air représente à lui seul une part majeure du marché. Le mouvement va dans le sens du bien-être animal, mais il rend la montée en puissance plus complexe : conversion des bâtiments, adaptation des parcours extérieurs, contraintes foncières, normes, voisinage, délais administratifs.
TF1 Info rappelait aussi la projection de la filière : créer environ 300 nouveaux élevages sur cinq ans. C’est ambitieux, mais c’est à l’échelle de la demande actuelle. Entre-temps, le marché reste “tendu”, et la moindre secousse se voit en magasin.
La menace sanitaire : la grippe aviaire, toujours en arrière-plan
À cette équation s’ajoute un facteur de fragilité structurelle : le risque sanitaire. La grippe aviaire n’est pas un souvenir lointain, et les épisodes récents ont marqué durablement l’aviculture européenne. En France, le ministère de l’Agriculture indique que le niveau de risque IAHP est au niveau “élevé” depuis le 22 octobre 2025, et dresse un bilan de foyers recensés sur la saison 2025-2026.
Même lorsque l’impact direct sur les poules pondeuses varie selon les zones et les périodes, cette incertitude pèse sur les décisions d’investissement, renforce les coûts de biosécurité, et peut ralentir la reconstitution rapide des cheptels. En clair : dans une filière déjà en transition, le sanitaire agit comme une main sur le frein.
La météo, accélérateur de ruptures : quand les camions n’arrivent plus
Et puis il y a le déclencheur très visible des derniers jours : la logistique. Début janvier 2026, un épisode neigeux et de verglas a entraîné des restrictions et perturbations importantes du transport routier, avec limitations, interdictions et camions immobilisés selon les décisions préfectorales. Quand une chaîne est déjà tendue, le moindre retard fait apparaître des trous dans les livraisons.
Dans la foulée, la tempête Goretti a ajouté une couche de désordre. Météo-France a décrit un épisode de vents violents et de vagues-submersion, avec des rafales très marquées sur le nord-ouest et une mer forte. La presse a relayé des pointes extrêmes localement (jusqu’à 213 km/h à Barfleur, selon les autorités et médias), et des coupures d’électricité massives au plus fort de l’événement.
Ces phénomènes ne “créent” pas la tension, mais ils la rendent visible : des œufs qui n’arrivent pas au magasin le matin, c’est un rayon vide l’après-midi. Et, ironiquement, c’est parfois au moment où l’on a justement envie d’omelette “réconfort” que la météo décide de compliquer le menu.
Pourquoi les prix ne flambent pas comme on l’imagine
Intuitivement, tension sur l’offre + demande en hausse = prix qui explosent. Sauf que l’œuf a une particularité : une partie importante des volumes est contractualisée entre producteurs, conditionneurs et distributeurs. Cette logique amortit les variations brutales et explique pourquoi on ne voit pas forcément une envolée immédiate des étiquettes, même quand le rayon se vide.
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Cela ne signifie pas que les coûts n’augmentent jamais. Mais l’un des déterminants majeurs reste l’alimentation animale, très sensible aux marchés des céréales et aux chocs internationaux — un paramètre que la filière surveille de près et qui peut, lui, rejaillir sur les négociations à terme.
Importer pour tenir : l’origine devient moins lisible, surtout via l’industrie
Quand la production nationale ne suffit pas à absorber la demande, les importations servent de variable d’ajustement. Le sujet est particulièrement sensible pour les ovoproduits (œufs liquides, poudres, etc.) très utilisés par l’agroalimentaire et la restauration : le consommateur ne les voit pas, mais ils comptent énormément dans l’équilibre global du marché.
C’est là que la question de l’origine devient plus difficile à suivre “à l’œil nu”. En grande surface, l’œuf coquille affiche clairement son marquage et son mode d’élevage. Dans un biscuit, une brioche ou une sauce industrielle, l’information est moins directe, et l’approvisionnement peut être européen, voire au-delà, tout en respectant les règles sanitaires applicables. Le débat s’est notamment cristallisé autour des flux en provenance d’Ukraine, dans un contexte où l’UE a adapté ses dispositifs commerciaux depuis le début de la guerre.
Les industriels passent à l’offensive : l’exemple de La Fournée Dorée, révélé par Les Échos
Pour certains industriels, dépendre du marché spot de l’œuf devient un risque. D’où des stratégies de sécurisation très concrètes. Les Échos ont ainsi révélé la démarche de La Fournée Dorée, qui a choisi d’investir dans l’amont en soutenant la construction de nouveaux bâtiments d’élevage, plutôt que de subir les aléas d’approvisionnement.
D’autres médias ont depuis documenté le montage. Zepros (presse professionnelle) rapporte un contrat passé avec cinq agriculteurs pour financer cinq bâtiments d’élevage de poules au sol, sur un engagement de dix ans, avec un calendrier visant une mise en production autour de 2027. L’Informateur Judiciaire précise que l’accord, signé à l’automne 2025, s’inscrit dans une logique de filière et de sécurisation des matières premières, avec une mise en œuvre sur 2026 et 2027.
Cette stratégie illustre un tournant : quand la ressource devient incertaine, les marques ne se contentent plus de négocier des volumes, elles cofinancent l’outil de production. Et, au passage, elles découvrent ce que les éleveurs savent depuis longtemps : entre le permis, le béton, le vivant et la biosécurité, on ne “scale” pas un poulailler comme une appli.
Jusqu’à quand ces ruptures ? Une normalisation pas attendue avant 2026-2027
Sur le calendrier, la filière estime généralement que la tension peut durer, le temps que les conversions et créations d’élevages produisent réellement leurs effets. TF1 Info évoquait déjà l’idée d’une période prolongée, liée à l’adaptation progressive du secteur. Dans le papier de RMC Conso, l’horizon cité allait jusqu’au second semestre 2026.
D’ici là, les rayons devraient continuer à alterner entre abondance et creux, selon les régions, les jours de livraison, les incidents logistiques et la saisonnalité de la demande. L’effet est frustrant, mais il raconte quelque chose de plus large : une filière qui change de modèle, en pleine contrainte sanitaire, sous pression de consommation… et exposée aux aléas climatiques.
Le vrai “manque”, c’est celui de marge de manœuvre
Les rayons vides ne signifient pas que la France a cessé de produire des œufs. Ils révèlent plutôt une filière arrivée au bout d’un système dimensionné pour l’ancien monde : celui où la demande progressait lentement, où la transition vers le hors-cage n’était pas aussi avancée, et où la logistique n’était qu’un détail qu’on ne remarque que lorsqu’elle s’arrête.
Aujourd’hui, chaque maillon compte, et le moindre grain de neige — parfois suivi d’une tempête — suffit à rendre la tension visible. En attendant que de nouveaux élevages sortent de terre et que la production suive enfin la courbe de consommation, il faudra peut-être réapprendre une vertu oubliée : la patience… ou l’art de faire une quiche “sans œufs”, ce qui est un peu comme applaudir un concert sans musique, mais pourquoi pas. (Et si vous avez peur que vos œufs attachent, n’oubliez pas d’utiliser une bonne poêle !)