Claire Maurier, la mère d’Amélie Poulain et star de La Cage aux folles, s’est éteinte à 97 ans
Elle avait traversé sept décennies de cinéma français sans jamais perdre son éclat. Claire Maurier, actrice discrète mais inoubliable, s’est éteinte à l’âge de 97 ans. De la Nouvelle Vague à Amélie Poulain, en passant par le phénomène mondial La Cage aux folles, elle a marqué l’histoire du 7e art français bien plus profondément que beaucoup ne le réalisent.
Une enfance au pied des Pyrénées et un nom inventé pour le théâtre

Claire Maurier ne s’est jamais appelée Claire Maurier. Née Odette Agramon à Céret, petite ville des Pyrénées-Orientales nichée près de la frontière espagnole, elle a choisi son pseudonyme avant de monter sur les planches parisiennes dans les années 1950. Un nom de scène qu’elle portera pendant plus de soixante-dix ans de carrière ininterrompue.

Son mari, Jean-Renaud Garcia, a annoncé la nouvelle ce lundi 4 mai 2026 à l’AFP. La disparition de cette comédienne marque la fin d’une époque — celle d’actrices capables de passer du cinéma d’auteur le plus exigeant à la comédie populaire la plus jubilatoire. Et c’est précisément ce grand écart qui a rendu Claire Maurier si singulière.
Avant de devenir un visage connu du grand écran, elle a fait ses armes sur les scènes de théâtre. Le théâtre restera d’ailleurs un fil rouge tout au long de sa vie, une passion parallèle qu’elle n’a jamais abandonnée, même au sommet de sa notoriété cinématographique. Mais c’est un jeune cinéaste de 27 ans qui va changer la donne.
François Truffaut lui confie un rôle qui entre dans l’histoire du cinéma
En 1959, François Truffaut tourne Les Quatre Cents Coups. Il cherche une mère pour Antoine Doinel, le personnage autobiographique incarné par Jean-Pierre Léaud. Claire Maurier décroche le rôle. Le film devient l’un des piliers de la Nouvelle Vague et remporte le prix de la mise en scène au Festival de Cannes.

À l’écran, elle incarne une mère distante, parfois dure, dans un Paris en noir et blanc qui fascine encore aujourd’hui. Ce premier grand rôle au cinéma la place immédiatement dans une catégorie à part : celle des actrices qui n’ont pas besoin de surjouer pour marquer une scène. Quatre ans plus tard, elle change radicalement de registre en donnant la réplique à deux monstres sacrés du cinéma français : Fernandel et Bourvil, dans La Cuisine au beurre (1963).
Cette capacité à naviguer entre le drame d’auteur et la comédie grand public va devenir sa marque de fabrique. Et le meilleur reste à venir — un rôle qui va littéralement faire le tour du monde.
Simone dans La Cage aux folles : le rôle qui a conquis la planète
Quand Édouard Molinaro adapte la pièce de Jean Poiret pour le cinéma en 1978, personne n’imagine l’ampleur du succès. La Cage aux folles raconte l’histoire de Renato Baldi, patron d’un cabaret de travestis à Saint-Tropez, confronté à l’annonce du mariage de son fils avec la fille d’un député ultra-conservateur.
Claire Maurier y joue Simone, l’ex-compagne de Renato et mère biologique du jeune homme. Un rôle pivot, à la fois drôle et touchant, qui donne au film sa dimension humaine au-delà de la farce. Le long-métrage explose au box-office — pas seulement en France, mais à l’international. Aux États-Unis, il devient le film étranger le plus rentable de l’époque et inspire le remake hollywoodien The Birdcage avec Robin Williams en 1996.
Le succès de La Cage aux folles propulse Claire Maurier dans une nouvelle dimension de notoriété. Les propositions affluent. Et en 1981, Claude Sautet — l’un des plus grands réalisateurs français — lui offre un rôle dans Un mauvais fils, aux côtés de Patrick Dewaere et Brigitte Fossey. Sa performance lui vaut une nomination au César de la meilleure actrice dans un second rôle. La reconnaissance de la profession, enfin.
Mais le destin cinématographique de Claire Maurier n’a pas fini de réserver des surprises. Vingt ans plus tard, un réalisateur alors peu connu du grand public va lui proposer un personnage qui deviendra, lui aussi, culte.
Amélie Poulain : un second souffle à 72 ans
En 2001, Jean-Pierre Jeunet sort Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. Le film est un raz-de-marée mondial : plus de 30 millions d’entrées dans le monde, cinq nominations aux Oscars, et une vision de Montmartre qui va attirer des millions de touristes pendant des décennies.
Claire Maurier y incarne Madame Suzanne, ancienne danseuse équestre reconvertie en patronne du café des Deux Moulins — le bar où travaille Amélie. Un personnage secondaire, certes, mais qui participe pleinement à la magie du film. À 72 ans, elle prouve qu’une grande actrice n’a pas d’âge de péremption.
Ce rôle lui offre une seconde vague de popularité auprès d’un public beaucoup plus jeune, qui ne connaissait ni Les Quatre Cents Coups ni La Cage aux folles. Soudain, des trentenaires du monde entier associent son visage à l’univers enchanté de Jeunet. Un luxe rare, que peu d’acteurs peuvent se vanter d’avoir connu : toucher deux générations avec deux films aussi différents, à quarante ans d’intervalle.
Le parcours de Claire Maurier rappelle celui d’autres acteurs partis récemment, dont la carrière s’étendait sur plusieurs décennies et qui avaient su se réinventer à chaque époque.
Un héritage discret mais immense
Claire Maurier n’a jamais été une star au sens people du terme. Pas de couvertures de magazines à répétition, pas de scandales, pas de vie privée étalée dans la presse. Elle a traversé le cinéma français avec une forme d’élégance silencieuse, en laissant ses rôles parler pour elle.
Et quels rôles. De Truffaut à Jeunet, de Fernandel à Audrey Tautou, de la Nouvelle Vague à la comédie populaire la plus universelle, son parcours dessine une cartographie du cinéma français sur plus d’un demi-siècle. La disparition de Michel Blanc, celle d’Alain Delon ou plus récemment les obsèques de Nathalie Baye rappellent combien cette génération dorée du cinéma hexagonal s’efface progressivement.
Ce qui frappe, dans la filmographie de Claire Maurier, c’est sa capacité à choisir les bons projets aux bons moments. Être dans Les Quatre Cents Coups en 1959, c’est comprendre que le cinéma est en train de muter. Accepter La Cage aux folles en 1978, c’est sentir qu’une comédie peut devenir un phénomène social. Rejoindre Amélie Poulain en 2001, c’est parier sur un film que beaucoup trouvaient trop « original » pour le grand public.
À chaque fois, elle a eu raison. À chaque fois, le film est devenu culte.
97 ans et trois films entrés dans la légende
Rares sont les acteurs qui peuvent se vanter d’avoir participé à trois films devenus des classiques absolus du cinéma français. Les Quatre Cents Coups figure dans toutes les listes des plus grands films de l’histoire. La Cage aux folles reste l’une des comédies françaises les plus vues dans le monde. Amélie Poulain est probablement le film français le plus connu de ce siècle à l’étranger.
Claire Maurier était dans les trois. Pas en tête d’affiche — mais indispensable à chacun. Comme l’a montré Dominique Besnehard récemment, le monde du spectacle perd ses repères quand ses piliers les plus solides disparaissent.
Elle s’est éteinte à 97 ans, après une vie entière passée à donner vie à des personnages que des millions de spectateurs n’oublieront jamais. Le théâtre, le cinéma, la Nouvelle Vague, la comédie populaire, le cinéma d’auteur du XXIe siècle — Claire Maurier a tout traversé. Avec grâce. Avec talent. Et sans jamais faire de bruit.