« C’est la tournée de la honte » : une pétition exige l’annulation des concerts de Patrick Bruel

Alors que Patrick Bruel prépare une tournée de 57 dates à travers la France, la Belgique, la Suisse et le Canada, un collectif féministe vient de lancer une offensive publique pour tout faire annuler. En cause : les multiples accusations de violences sexuelles qui visent le chanteur de 66 ans, et le malaise grandissant autour de la tenue de ces concerts pendant que la justice enquête.
19 témoignages et trois enquêtes en cours
Les ennuis judiciaires de Patrick Bruel ne sont pas nouveaux. Depuis plusieurs années, des témoignages accablants s’accumulent contre le chanteur. Mais c’est leur ampleur qui frappe aujourd’hui : selon les éléments rapportés par une enquête exclusive de RTL, au moins cinq plaintes ont été déposées contre lui et trois enquêtes judiciaires sont actuellement en cours.
Le texte de la pétition, porté par le collectif Salon féministe, va encore plus loin. Il fait état de dix-neuf témoignages de femmes dénonçant des violences sexuelles et sexistes. Parmi ces témoignages, certaines femmes affirment avoir été mineures au moment des faits allégués. Huit plaintes auraient été déposées au total, dont deux sont toujours en cours d’instruction.
Patrick Bruel, qui a déjà évoqué publiquement ses craintes liées à ces accusations, n’a pas encore réagi officiellement à cette pétition. Mais la pression qui monte autour de sa tournée « Alors Regarde 35 » pourrait changer la donne. Et ce ne sont pas n’importe qui, les signataires.
Des actrices françaises en première ligne
La pétition réunit pour l’instant une cinquantaine de signataires, mais la liste des noms a de quoi interpeller. Anouk Grinberg, Anna Mouglalis et Corinne Masiero — trois figures majeures du cinéma français — ont apposé leur signature aux côtés de la militante féministe Alice Coffin. Un soutien de poids qui donne au texte une résonance bien au-delà des cercles militants.
L’initiative n’est pas sans rappeler d’autres mobilisations récentes dans le monde culturel. L’affaire Depardieu avait déjà posé la question de la place des artistes accusés de violences sexuelles sur les scènes publiques. Outre-Atlantique, l’arrestation de P. Diddy a montré que même les plus puissants pouvaient voir leur carrière s’effondrer du jour au lendemain.
C’est Mathilde Marius, représentante du collectif Salon féministe, qui a résumé le sentiment dominant au micro de RTL : « C’est la tournée de la honte ! On ne peut pas ignorer le témoignage de 19 femmes dénonçant des violences sexuelles et sexistes, pendant qu’un homme continue de se produire en bénéficiant d’une tribune hors norme. » Des mots durs, qui posent une question centrale : peut-on séparer l’artiste de l’accusé quand la justice n’a pas encore tranché ?

La présomption d’innocence, argument juridique ou bouclier moral ?
Le texte de la pétition prend soin de rappeler que Patrick Bruel est présumé innocent. Mais ses auteurs opèrent une distinction subtile et assumée : la présomption d’innocence est un principe juridique, pas un principe moral. En d’autres termes, selon eux, elle protège l’accusé devant un tribunal, mais ne devrait pas servir de justification automatique à la poursuite d’une activité publique à cette échelle.
Le collectif estime que la tournée crée une « asymétrie » entre les plaignantes et l’accusé. D’un côté, des femmes dont la parole est encore en cours d’examen par la justice. De l’autre, un artiste disposant d’une tribune médiatique massive, avec 57 représentations prévues dans des salles de plusieurs milliers de places. Pour les signataires, cette disproportion fragilise les victimes présumées et pourrait même nuire au bon déroulement des enquêtes.
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C’est un argument qui divise profondément. Plusieurs personnalités avaient déjà pris position publiquement sur les accusations visant le chanteur. Mais entre soutien et condamnation, la ligne est devenue de plus en plus ténue. Et la pétition ne se contente pas de dénoncer : elle formule des demandes très concrètes.
Les municipalités dans le viseur
Le collectif Salon féministe ne s’adresse pas directement à Patrick Bruel — ou plutôt, pas seulement. La cible principale de la pétition, ce sont les municipalités qui accueillent les dates de la tournée. Paris, Marseille, Lyon, Strasbourg figurent parmi les villes françaises concernées. À l’international, Bruxelles, Montréal et Genève sont également au programme.

Les signataires demandent à chaque ville d’annuler les représentations prévues dans leurs salles, « afin de permettre à la justice de statuer sereinement ». Ils appellent également le chanteur à se mettre en retrait de lui-même, sans attendre une décision judiciaire. Une demande qui, si elle était suivie d’effet, créerait un précédent majeur dans le monde du spectacle en France.
L’une des accusatrices de Patrick Bruel avait déjà livré un témoignage glaçant, décrivant le chanteur comme « un chasseur » face à des « proies ». Daniela Elstner, directrice d’Unifrance, avait elle aussi brisé le silence après trente ans. Des récits qui alimentent aujourd’hui directement l’argumentaire de la pétition.
Un débat qui dépasse le cas Bruel
Au-delà du chanteur lui-même, le collectif entend faire de cette mobilisation un point de bascule. L’objectif affiché est d’ouvrir un débat plus large sur la responsabilité du monde culturel face aux accusations de violences sexuelles. Comment les salles de spectacle, les producteurs, les diffuseurs doivent-ils réagir quand un artiste fait l’objet d’enquêtes de cette nature ?
La question se pose avec d’autant plus d’acuité que le modèle économique d’une tournée repose sur des engagements pris des mois à l’avance. Contrats de location de salles, billetterie ouverte, équipes techniques mobilisées : annuler 57 dates représente un coût colossal. Les organisateurs se retrouvent pris entre des obligations contractuelles et une pression sociale croissante. Patrick Bruel avait déjà traversé des périodes difficiles, notamment en évoquant sans filtre ses problèmes d’addictions. Mais la tempête actuelle est d’une tout autre nature.
Reste à savoir si les municipalités visées répondront à l’appel. Pour l’instant, aucune ville n’a annoncé l’annulation d’une date. Mais la pétition vient d’être rendue publique, et le nombre de signataires pourrait croître rapidement dans les jours qui viennent. Dans un contexte post-MeToo où la tolérance du public envers les artistes accusés de violences sexuelles a considérablement diminué, la pression ne fait sans doute que commencer.