Le monde de la F1 perd une légende : l’ancien champion allemand et mentor de Schumacher nous a quittés
Peu de gens le savent, mais avant de devenir le septuple champion du monde que l’on connaît, Michael Schumacher a bénéficié des conseils d’un pilote allemand chevronné. À la fin des années 1980, Mercedes développe son programme de jeunes talents en endurance avec Sauber. Un vivier où les futurs champions apprennent les bases de la course professionnelle loin des projecteurs de la Formule 1.
Parmi les pilotes expérimentés chargés de transmettre leur savoir figure un homme discret mais respecté de tous. Ce mentor partage alors son expérience avec plusieurs jeunes loups prometteurs : Michael Schumacher, Karl Wendlinger, Heinz-Harald Frentzen. Tous feront carrière en Formule 1 et porteront haut les couleurs allemandes dans la catégorie reine.
Dans le Championnat du monde des voitures de sport, Schumacher fait ses premières armes aux côtés de ce pilote aguerri. Gestion de course longue distance, stratégie pneumatique, économie de carburant, travail d’équipe avec les coéquipiers : autant de notions cruciales que le futur champion assimile avant de débarquer en F1 en 1991. Ces apprentissages en endurance forgeront le style de pilotage intelligent et stratégique qui fera la force de Schumacher tout au long de sa carrière.
Si ce rôle de mentor n’a jamais été revendiqué publiquement, l’influence reste réelle. Cette transmission de connaissances, typique de l’esprit d’équipe des courses d’endurance, a contribué à forger le pilote d’exception que Schumacher allait devenir. Les courses de 24 heures enseignent la patience, la gestion de l’effort et la capacité à performer sur la durée, des qualités que le jeune Michael développera au contact de son aîné.
Une carrière en Formule 1 marquée par McLaren
Cet homme, c’est Jochen Mass. Né le 30 septembre 1946 à Dorfen en Bavière, il débute en Formule 1 en 1973 avec l’écurie Surtees après avoir brillé en courses de côte et en voitures de tourisme. Passé par la Formule 2 où il termine vice-champion d’Europe en 1973, son talent attire rapidement McLaren, qui le recrute dès 1974 pour épauler le champion du monde en titre Emerson Fittipaldi.
L’année 1975 lui offre son moment de gloire en Formule 1. Au Grand Prix d’Espagne, sur le circuit urbain de Montjuïc à Barcelone, Mass s’impose pour sa première et unique victoire dans la catégorie reine. Mais cette journée triomphale reste à jamais marquée par le drame : un accident impliquant son compatriote Rolf Stommelen coûte la vie à cinq spectateurs lorsque l’aileron arrière de sa Hill-Ford cède, envoyant la voiture dans la foule. La course est interrompue au 26e tour, et Mass franchit la ligne d’arrivée avec un sentiment mitigé, la joie de la victoire ternie par l’horreur de la tragédie.
Entre 1973 et 1982, Mass dispute 114 Grands Prix pour différentes écuries. Il inscrit 71 points au championnat du monde et monte huit fois sur le podium, tous avec McLaren entre 1974 et 1977. Sans jamais viser le titre mondial, il incarne le pilote fiable et régulier dans une époque particulièrement dangereuse pour le sport automobile, où les accidents mortels faisaient malheureusement partie du quotidien.
Après son passage chez McLaren, Mass connaît des années plus difficiles. Il rejoint ATS en 1978 pour une saison blanche sans le moindre point, puis Arrows en 1979 et 1980 où il marque sept points en deux ans. Après une année 1981 sans volant, il revient chez March en 1982 pour ce qui sera sa dernière saison en Formule 1.
Cette année 1982 marque un tournant brutal dans sa vie. En mai, lors des essais du Grand Prix de Belgique à Zolder, il est involontairement impliqué dans l’accident mortel de Gilles Villeneuve. Le Canadien percute la March de Mass à pleine vitesse alors que ce dernier ralentit, croyant les essais terminés. Villeneuve décède de ses blessures. Profondément marqué, Mass continue néanmoins la saison.
Puis en juillet, il est lui-même victime d’un violent crash au Grand Prix de France à Paul-Ricard. Sa March entre en collision avec la voiture de Mauro Baldi dans la terrible courbe de Signes. Mass sort indemne de l’accident mais marqué psychologiquement. À 35 ans, il décide de tourner la page de la Formule 1. Une page douloureuse qui se referme, mais une nouvelle aventure l’attend.
Le triomphe en endurance avec Porsche et Mercedes
Loin de raccrocher définitivement, Mass trouve une nouvelle famille dans les courses d’endurance. C’est là qu’il va connaître ses plus grands succès et se bâtir une véritable légende. Pilote officiel Porsche dès le milieu des années 70, il devient l’un des visages de l’âge d’or du Groupe C dans les années 80, cette époque bénie où les prototypes atteignaient des sommets de technologie et de performance.
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Au volant des légendaires Porsche 935, 936, 956 et 962C, il accumule les victoires aux côtés de légendes comme Jacky Ickx et le regretté Stefan Bellof, disparu tragiquement en 1985. Les circuits du monde entier le voient briller dans cette discipline où l’endurance physique et mentale, la stratégie et la fiabilité comptent autant que la vitesse pure.
Les 24 Heures du Mans deviennent son terrain de jeu favori. Il y participe douze fois entre 1972 et 1995, figurant régulièrement parmi les favoris. Deuxième en 1982 aux côtés de Vern Schuppan et Hurley Haywood, troisième en 1984, il enchaîne les places d’honneur sans jamais franchir la dernière marche. La victoire tant attendue viendra, mais pas sous les couleurs de Porsche.
1989 : la consécration au volant de la Sauber-Mercedes
En 1988, Mass prend une décision audacieuse : quitter Porsche après plus d’une décennie de collaboration pour rejoindre le programme Sauber-Mercedes. Un pari risqué qui va s’avérer gagnant. Le 11 juin 1989 restera gravé comme le couronnement d’une carrière. Associé à Manuel Reuter et Stanley Dickens au volant de la Sauber-Mercedes C9, Mass franchit enfin en vainqueur la ligne d’arrivée des 24 Heures du Mans après douze participations et tant d’espoirs déçus.
À 42 ans, il prouve qu’il reste au sommet dans une discipline particulièrement exigeante. La Sauber-Mercedes C9 domine cette édition face à une concurrence relevée composée notamment des Jaguar et des Porsche de l’équipe Joest. Pour Mass, c’est l’aboutissement d’années de travail acharné, de déceptions surmontées et de persévérance. Une victoire qui efface toutes les frustrations du passé.
Sa carrière en endurance affiche un palmarès impressionnant : 30 victoires au total dans les plus grandes courses mondiales, deux titres de vice-champion du monde des pilotes en 1989 et 1990. Il remporte notamment neuf épreuves du championnat du monde avec Porsche avant de triompher sur dix autres manches avec Sauber-Mercedes jusqu’au début des années 90. Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes et placent Mass parmi les plus grands pilotes d’endurance de l’histoire.
Cette victoire au Mans en 1989 éclipse finalement son unique succès en Formule 1. Dans l’histoire du sport automobile, Mass restera davantage associé aux courses d’endurance qu’aux Grands Prix. Un destin qui lui convient parfaitement, lui qui a toujours préféré l’esprit d’équipe et la camaraderie des courses longues à l’individualisme parfois exacerbé de la F1.
Ambassadeur infatigable du patrimoine automobile
Après sa dernière participation au Mans en 1995 au volant d’une McLaren F1 GTR, à 48 ans, Mass ne quitte jamais vraiment le monde des circuits. Mercedes-Benz, reconnaissante de ses services et consciente de sa valeur, en fait son ambassadeur privilégié pour les événements historiques. Le Festival of Speed de Goodwood le voit régulièrement piloter des voitures mythiques de la marque à l’étoile devant des milliers de spectateurs émerveillés.
Installé dans le sud de la France à Cannes où il coule des jours paisibles, il mène une vie tranquille loin des projecteurs et de l’agitation des paddocks modernes. Mais sa passion pour le sport automobile reste intacte, inaltérée par les années. Dès qu’une démonstration nécessite un pilote d’exception capable de dompter une voiture historique avec respect et talent, Mass répond présent sans hésiter.
Sur les paddocks des meetings historiques et des rassemblements de collectionneurs, les passionnés de sport mécanique le reconnaissent facilement malgré les années passées. Toujours disponible, souriant, affable, prêt à partager une anecdote de l’époque héroïque ou à signer un autographe. L’élégance et la discrétion incarnées, à mille lieues du vedettariat tapageur de certaines stars du volant contemporaines.
Il incarne cette génération de pilotes pour qui la course était avant tout une vocation, une passion dévorante plutôt qu’un simple métier lucratif. Une époque où le danger faisait partie du quotidien, où chaque départ pouvait être le dernier, où les pilotes risquaient leur vie à chaque sortie en piste. Mass traversait tout cela avec un sang-froid remarquable, une passion communicative et une humilité rare.
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Les circuits se préparent à lui rendre hommage
Plusieurs circuits historiques ont déjà annoncé des cérémonies en son honneur. Le Nürburgring, temple du sport automobile allemand où Mass a tant brillé au fil des années, prépare un hommage appuyé lors de ses prochains événements majeurs. Les 24 Heures du Mans 2025 prévoient également une cérémonie spéciale avec un tour d’honneur de la Porsche 962C et de la Sauber-Mercedes C9, les deux voitures qui ont marqué sa carrière en endurance.
Une minute de silence sera observée avant le départ de la course, moment solennel où tous les pilotes actuels rendront hommage à celui qui a contribué à écrire la légende de l’épreuve. Les organisateurs souhaitent célébrer dignement celui qui a inscrit son nom au palmarès de l’épreuve la plus prestigieuse et la plus difficile de l’endurance mondiale.
De nombreux pilotes, jeunes et moins jeunes, ont exprimé leur tristesse et leur admiration sur les réseaux sociaux. « Un grand pilote et un homme encore meilleur », témoigne un ancien coéquipier ému. « Il m’a tout appris sur les courses d’endurance », confie un autre. Cette reconnaissance unanime dépasse largement les résultats sportifs. Elle salue un homme bon, généreux, qui a marqué les esprits par sa simplicité et son humanité.
Le sport automobile allemand perd une figure respectée
Jochen Mass s’est éteint ce dimanche 4 mai 2025 à l’âge de 78 ans à Cannes, en France, où il résidait depuis de nombreuses années. Sa famille a annoncé la triste nouvelle sur Instagram dans un message empreint d’émotion. L’ancien champion est décédé des suites de complications après une attaque cérébrale survenue en février dernier, contre laquelle il a lutté pendant plusieurs semaines.
« Aujourd’hui, nous pleurons la perte d’un mari aimant, d’un père dévoué, d’un grand-père attentionné et d’une légende du sport automobile », peut-on lire dans le message familial diffusé sur les réseaux sociaux. « Au-delà du deuil, nous célébrons aussi sa vie extraordinaire. Une vie qu’il aimait partager avec vous tous, ses fans, ses amis, ses admirateurs. Une vie qu’il a vécue pleinement, intensément, avec passion et générosité. »
Le monde du sport automobile perd l’un de ses plus grands ambassadeurs, un homme qui incarnait les valeurs fondamentales de ce sport : le courage, la persévérance, l’humilité et le respect. Pilote complet capable de briller aussi bien en Formule 1 qu’en endurance, mentor discret qui a su transmettre son savoir aux générations suivantes, passionné jusqu’au bout qui n’a jamais cessé de piloter, Mass laisse un héritage qui dépasse largement les victoires et les podiums.
À l’heure où le sport automobile évolue vers des défis technologiques avec l’électrification et des enjeux environnementaux majeurs, la disparition de Jochen Mass referme définitivement une page d’histoire. Celle des pilotes aventuriers qui prenaient leur vie en main à chaque course, celle d’une époque révolue où la mort rôdait à chaque virage. Mais son nom résonnera encore longtemps sur les plus grands circuits du monde, de Monaco au Mans, du Nürburgring à Spa-Francorchamps.
Et quelque part, dans l’histoire de la Formule 1, Michael Schumacher lui doit une partie de sa légende. Car sans les conseils avisés de ce mentor discret, peut-être que le jeune Michael n’aurait pas développé cette intelligence de course qui a fait de lui l’un des plus grands champions de tous les temps.