« Épidémie de fatigue » : pourquoi on dort si mal en ce moment (et pourquoi janvier nous casse autant)
En ce début d’année, la fatigue n’est plus seulement une sensation personnelle : elle devient un sujet de santé publique. Insomnies, réveils nocturnes, somnolence en journée…
Les signaux se multiplient, et les chiffres confirment une dégradation durable du sommeil en France. Entre hiver sombre, stress omniprésent et écrans jusque sous la couette, notre horloge interne encaisse.
Crédit : Source Wikimedia Commons et auteur Faisal Akram
Une fatigue collective qui ne doit rien au hasard
Si l’expression « épidémie de fatigue » circule dans les cabinets médicaux, c’est parce que l’épuisement touche désormais toutes les générations et tous les milieux. Le ressenti se voit dans les conversations – « je suis crevé », « je ne récupère pas » – mais il s’observe aussi dans les enquêtes.
En 2024, Santé publique France estime le temps de sommeil moyen déclaré à 7 h 32 sur 24 heures chez les 18-79 ans, avec plus d’un adulte sur cinq considéré comme « court dormeur » (6 heures ou moins). Surtout, un tiers des adultes se trouve en situation de plainte d’insomnie.
La Direction générale de la santé rappelle qu’en 2024, 45 % des Français déclarent au moins un trouble du sommeil, et que 9 % souffrent d’apnée du sommeil. Le document souligne également qu’un Français sur deux ressent un stress qui impacte son sommeil.
Crédit : Source Wikimedia Commons et auteur Japanexperterna.se.
Dette de sommeil : quand les nuits deviennent la variable d’ajustement
Le premier piège, c’est la dette de sommeil. Elle s’installe quand on rogne régulièrement sur ses nuits en se disant qu’on « rattrapera » plus tard. Or le rattrapage est rarement à la hauteur, et il dérègle souvent davantage l’horloge biologique.
L’enquête 2025 de l’INSV décrit un coucher moyen en semaine à 23 h 11, un lever à 6 h 30 et une durée de sommeil moyenne de 7 h 04 en semaine, avec près d’un quart des personnes interrogées dormant moins de 6 heures par nuit en semaine.
Au fond, la dette de sommeil est l’un des symptômes d’une société qui a appris à optimiser ses journées… en sacrifiant ses nuits. Et janvier, avec sa reprise brutale des rythmes, agit comme un révélateur.
Écrans, lumière bleue et cerveau en alerte
Deuxième grand accélérateur de fatigue : l’hyperstimulation, et en particulier l’exposition tardive aux écrans. Le problème n’est pas seulement la « distraction » qui retarde le coucher. Il est biologique : l’exposition à une lumière riche en bleu le soir envoie au cerveau un signal de journée prolongée.
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L’Inserm rappelle que l’usage tardif d’écrans ou de lumière LED, riches en lumière bleue, stimule certaines cellules rétiniennes et peut retarder l’endormissement.
Résultat : on se couche plus tard, parfois avec l’impression d’être « fatigué mais incapable de dormir ». C’est un phénomène très classique : le corps est épuisé, mais le cerveau, lui, reste en mode vigilance, nourri par les notifications et le défilement infini.
Crédit : Source Wikimedia Commons et auteur Donnie Nunley.
Janvier, la saison la plus dure pour l’horloge biologique
Il y a aussi un facteur que l’on sous-estime : la saison. En hiver, la lumière naturelle manque au moment où elle est la plus utile, c’est-à-dire le matin. Or notre horloge interne se synchronise en grande partie grâce à l’alternance jour-nuit.
Météo-France souligne que 2024 a laissé « peu de place au soleil », avec un ensoleillement déficitaire sur une bonne partie du pays, particulièrement sur la moitié nord.
Ce manque de lumière joue sur l’humeur, l’énergie et la vigilance. L’INSV parle d’un phénomène désormais massif : 26 % des Français souffriraient de somnolence, dont 7 % de somnolence sévère, avec une surreprésentation chez les jeunes adultes.
Janvier cumule enfin un autre piège : la reprise des contraintes après les fêtes. Les vacances de fin d’année décalent facilement les horaires, et le retour au réveil très matinal crée un décalage comparable à un mini-jet lag.
Crédit : Source Wikimedia Commons et auteur JoJoJo04.
Stress, santé mentale et surcharge cognitive : l’autre moteur de l’insomnie
Le sommeil n’est pas une simple affaire d’oreiller et de silence : c’est aussi une question d’état mental. Quand le cerveau anticipe, rumine, calcule, s’inquiète, il empêche l’entrée dans la phase de relâchement nécessaire à l’endormissement.
La feuille de route de la DGS insiste sur les liens étroits entre sommeil et santé mentale, en rappelant que l’insomnie augmente le risque de dépression.
L’INSV indique aussi que 75 % des personnes présentant des troubles psychologiques ont des troubles du sommeil. Ce cercle vicieux est redoutable : moins on dort, plus on devient fragile au stress ; plus on est stressé, plus on dort mal.
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Virus de l’hiver : quand le corps récupère mal
Dernier élément, très concret : en janvier, la fatigue est aussi amplifiée par la circulation des infections hivernales. Même sans tomber franchement malade, le système immunitaire peut être sollicité, et la récupération devient plus difficile.
Début janvier 2026, Santé publique France indique que l’activité des infections respiratoires aiguës reste élevée, et que la France hexagonale est en épidémie de grippe (avec une dynamique encore notable du côté des hospitalisations).
Dans ce contexte, beaucoup de personnes vivent des nuits plus fragmentées : toux, nez bouché, micro-réveils, fièvre légère, courbatures. On se réveille « vidé » sans avoir l’impression d’avoir été réellement malade.
Dormir mieux : des repères simples… et quand consulter
Les spécialistes le répètent : le sommeil n’est pas du temps perdu. C’est une fonction vitale, notamment parce qu’il participe à des mécanismes de « nettoyage » cérébral. Des travaux largement relayés par les NIH aux États-Unis ont montré que le sommeil favorise l’élimination de certains déchets métaboliques.
Dans la vraie vie, les leviers les plus efficaces restent souvent les plus basiques : des horaires réguliers, une exposition à la lumière naturelle le matin, une réduction des écrans en soirée, et un environnement de sommeil qui redevient associé au repos.
Quand l’insomnie s’installe, la Haute Autorité de santé rappelle l’intérêt des approches non médicamenteuses, notamment les thérapies cognitivo-comportementales de l’insomnie. Le bien-être passe aussi par de bonnes habitudes.
Côté médicaments, le message des autorités est prudent : l’Assurance maladie rappelle que les benzodiazépines et apparentés, utilisés comme somnifères, ne doivent pas être une solution durable et que la durée de prescription recommandée pour les troubles du sommeil est limitée.
Enfin, si la fatigue est intense, si la somnolence devient dangereuse au volant, si l’on ronfle fort avec des pauses respiratoires suspectées, ou si l’insomnie dure depuis des semaines, il ne s’agit plus d’un simple « passage à vide ». Les troubles du sommeil se soignent d’autant mieux qu’ils sont pris tôt.
Crédit : Source Wikimedia Commons et auteur YassineMrabet.
Réhabiliter le sommeil comme bien commun
La fatigue actuelle n’est pas une faiblesse individuelle : c’est un signal collectif. Les données de Santé publique France, de l’INSV et les orientations publiques récentes convergent vers la même idée : notre sommeil se dégrade, et cette dégradation a des conséquences sanitaires, sociales et économiques.
À l’échelle personnelle, mieux dormir n’est pas toujours simple, surtout en plein hiver, quand le stress monte et que la lumière manque. Mais à l’échelle collective, la question est plus vaste : horaires de travail, place des écrans, bruit, logement, accès aux soins, prévention, santé mentale.
En 2026, considérer le sommeil comme un pilier de santé publique n’a rien d’un luxe. C’est probablement l’un des meilleurs investissements possibles pour une société moins épuisée.