Cancer du poumon : cette trithérapie française fait disparaître la tumeur chez un patient sur deux
Chaque année, plus de 52 000 Français apprennent qu’ils sont touchés par un cancer du poumon. Pour les formes les plus courantes — dites « non à petites cellules » —, même un diagnostic précoce ne garantit rien. Mais une étude française, présentée lors du congrès international de l’AACR, vient de livrer des résultats qui pourraient redessiner la prise en charge de ces patients. Son nom : MATISSE. Son arme : une combinaison de trois traitements jamais testée ensemble contre ce cancer localisé.
Le problème que l’immunothérapie seule ne résout pas
Depuis une dizaine d’années, l’immunothérapie a profondément changé la donne dans la lutte contre le cancer. Le principe : réveiller le système immunitaire du patient pour qu’il s’attaque lui-même aux cellules tumorales. Combinée à la chimiothérapie avant et après la chirurgie, cette approche dite « péri-opératoire » a déjà donné des résultats encourageants.

Une large étude publiée en 2023 dans le New England Journal of Medicine (DOI : 10.1056/NEJMoa2304875) montrait que 17,2 % des patients traités par immunothérapie + chimiothérapie ne présentaient plus aucune cellule cancéreuse détectable après l’opération. Avec la chimiothérapie seule, ce chiffre tombait à 4,3 %. Un progrès réel, mais qui laisse encore une majorité de malades sans réponse complète.
Car le cancer du poumon — première cause de décès par cancer chez les hommes en France — reste un adversaire retors. Même lorsqu’on lui oppose les meilleurs traitements disponibles, une part importante des tumeurs résiste. La question qui obsède les chercheurs : pourquoi certains patients répondent-ils brillamment, quand d’autres semblent imperméables à l’immunothérapie ?
L’enzyme qui protège la tumeur comme un bouclier invisible
La réponse se cache dans l’environnement immédiat de la tumeur. Autour des cellules cancéreuses, d’autres cellules jouent un rôle inattendu : elles freinent l’action du système immunitaire. Au cœur de ce mécanisme, une enzyme baptisée CD39 agit comme un régulateur naturel. En temps normal, elle empêche le système immunitaire de s’emballer — un garde-fou utile.

Mais la tumeur détourne cette fonction à son avantage. En activant CD39, elle crée autour d’elle un micro-environnement « apaisé », où les défenses immunitaires tournent au ralenti. Résultat : même sous immunothérapie, les cellules tueuses du système immunitaire n’arrivent pas à franchir cette barrière. C’est un peu comme envoyer une armée au combat après lui avoir coupé les jambes.
C’est précisément là qu’intervient l’IPH5201, un anticorps monoclonal expérimental développé pour neutraliser CD39. En bloquant cette enzyme, il vise à « lever le frein » et à réactiver l’inflammation autour de la tumeur. L’objectif : permettre à l’immunothérapie de fonctionner pleinement, y compris chez les patients qui n’y répondaient pas jusqu’ici. Restait à prouver que cette idée séduisante sur le papier fonctionnait aussi chez de vrais patients.
40 patients, trois traitements, et un taux qui interpelle
L’essai clinique MATISSE, de phase II, a recruté 40 patients atteints d’un cancer du poumon non à petites cellules, à un stade précoce et opérable. Avant la chirurgie, chacun a reçu une combinaison inédite : chimiothérapie classique, immunothérapie par durvalumab, et l’IPH5201 en plus. Après l’opération, l’immunothérapie et l’IPH5201 ont été maintenus.
Premier constat rassurant : aucun effet secondaire nouveau n’est apparu par rapport au traitement standard. Dans un domaine où l’intensification thérapeutique peut fragiliser des patients déjà éprouvés, ce point n’est pas anodin. Les résultats complets de l’étude ont été présentés lors du congrès de l’AACR, la référence mondiale en recherche sur le cancer.
Mais c’est le taux de réponse histologique complète — l’absence totale de cellules cancéreuses dans la tumeur retirée — qui a retenu l’attention des oncologues. Avec cette trithérapie, il atteint 27,5 %. Pour mémoire, le meilleur résultat obtenu jusqu’ici avec le traitement standard était de 17,2 %. Un bond de plus de 10 points qui, sur une maladie aussi meurtrière, représente potentiellement des milliers de vies.
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Chez certains patients, la tumeur a tout simplement disparu
Le chiffre le plus frappant concerne un sous-groupe particulier. Chez les patients dont la tumeur exprime fortement la protéine PD-L1, un marqueur déjà connu pour prédire la réponse à l’immunothérapie, les résultats grimpent de façon spectaculaire : 50 % de réponse histologique complète. Un patient sur deux, dans ce groupe, n’avait plus aucune trace détectable de cancer au moment de l’opération.
Le Pr Fabrice Barlesi, directeur général de Gustave Roussy — l’un des plus grands centres de lutte contre le cancer en Europe — a commenté ces résultats avec un enthousiasme mesuré : « Les résultats de l’étude MATISSE sont encourageants. Cette trithérapie a montré des taux prometteurs de réponse histologique complète. Dans une petite sous-population de patients dont la tumeur exprime fortement le marqueur PD-L1, ce taux atteint même 50 %. Ces premières données doivent désormais être confirmées sur un plus grand nombre de patients. »

Les analyses biologiques confirment par ailleurs que l’IPH5201 fonctionne comme prévu : il bloque durablement l’enzyme CD39 dans le sang des patients. Mieux encore, les chercheurs ont identifié des signaux prédictifs : les patients qui répondent le mieux présentent initialement davantage de cellules immunitaires spécifiques (CD39+ et lymphocytes CD8+) dans leur tumeur. Ces marqueurs pourraient, demain, permettre de cibler précisément les malades qui bénéficieraient le plus de cette stratégie thérapeutique.
Ce que ces résultats changent — et ce qu’ils ne changent pas encore
Soyons clairs : il ne s’agit pas encore d’une révolution. L’essai MATISSE porte sur 40 patients, sans groupe comparatif direct. En oncologie, la prudence est un réflexe vital — trop de pistes prometteuses se sont heurtées au mur des essais à grande échelle. Les prochaines étapes nécessiteront des essais randomisés comparatifs, sur des cohortes bien plus larges, pour confirmer ou infirmer ces premiers signaux.
Mais l’approche elle-même constitue une vraie nouveauté conceptuelle. Pour la première fois, une trithérapie cible simultanément la tumeur (chimiothérapie), le système immunitaire (immunothérapie) et le mécanisme de résistance de la tumeur (blocage de CD39). C’est une attaque sur trois fronts, là où les traitements actuels n’en couvraient que deux. Cette logique ouvre la voie à une médecine plus personnalisée, capable d’adapter les armes thérapeutiques au profil biologique de chaque patient.
D’autres approches innovantes émergent en parallèle, comme les vaccins ARN messager ou le dostarlimab testé contre le cancer du rectum. Ensemble, ces avancées dessinent un paysage où le cancer devient de moins en moins une sentence figée.
Pourquoi cette étude concerne potentiellement des milliers de Français
En France, 85 à 90 % des cancers du poumon sont des formes « non à petites cellules ». Parmi eux, une fraction significative est diagnostiquée à un stade suffisamment précoce pour envisager une opération. Ce sont précisément ces patients que vise l’étude MATISSE. L’enjeu n’est pas seulement de mieux traiter : c’est d’augmenter le nombre de personnes opérées sans trace résiduelle de tumeur. Car en cancérologie, une réponse histologique complète est l’un des meilleurs indicateurs de survie à long terme.
À l’heure où le cancer frappe de plus en plus tôt, chaque avancée compte. Certains signes précoces restent trop souvent ignorés, et le diagnostic tardif demeure l’un des principaux obstacles. L’étude MATISSE ne résoudra pas tout. Mais en s’attaquant frontalement aux mécanismes de résistance tumorale, elle rappelle que la recherche avance — pas à grands coups de révolution médiatique, mais par des étapes précises, mesurables, et porteuses d’espoir concret pour les 52 000 Français diagnostiqués chaque année.