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4 000 tonnes de pommes de terre impossibles à vendre : plutôt que les jeter, cette entreprise berlinoise les distribue

Publié par Killian Ravon le 28 Mar 2026 à 15:30

À Berlin, des sacs de pommes de terre ont commencé à apparaître devant des restaurants, des universités, des associations et des lieux solidaires. L’image peut sembler chaleureuse, presque rassurante. Pourtant, derrière cette distribution inhabituelle de pommes de terre, c’est un déséquilibre bien plus profond qui se joue entre récoltes record, débouchés en panne et marché européen sous tension.

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Champ de patates lié à la surproduction de pommes de terre en Europe
L’abondance agricole peut vite devenir un casse-tête quand le marché n’absorbe plus les récoltes.

Dans plusieurs quartiers berlinois, la scène a surpris. Des points de retrait ont été mis en place avec l’aide du quotidien Berliner Morgenpost, du moteur de recherche Ecosia et de structures locales capables de redistribuer rapidement ces volumes. À première vue, il s’agit d’un geste anti-gaspillage. En réalité, cette opération raconte surtout ce qu’il se passe quand la production agricole dépasse largement ce que le marché peut absorber.

Vue aérienne de Berlin, la ville où l’opération de distribution gratuite a pris de l’ampleur. Crédit : Avda / avda-foto.de.
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À Berlin, les pommes de terre gratuites ne sont pas arrivées par hasard

L’origine de cette opération se trouve à Frohburg, au sud de Leipzig, où l’entreprise Osterland Agrar s’est retrouvée avec environ 4.000 tonnes de pommes de terre invendues. Le volume est considérable. Il correspond à plusieurs millions de kilos, soit de quoi alimenter une grande ville pendant longtemps, à condition d’avoir une logistique capable de suivre.

Le plan initial était commercial. Une partie du stock devait partir vers une usine de frites aux Pays-Bas. Mais la transaction a été abandonnée dans un contexte de baisse des prix et d’excédents chez plusieurs producteurs du nord-ouest européen. Autrement dit, le problème n’était pas la qualité des pommes de terre. Le problème, c’était l’absence d’acheteur au bon prix, au bon moment.

Pour éviter la perte sèche, Osterland Agrar a choisi le don. Ecosia a pris en charge le transport, tandis que des relais berlinois ont organisé la communication et la redistribution. Des écoles, des associations, des particuliers, des banques alimentaires et d’autres structures de proximité ont été sollicités pour écouler rapidement les livraisons. Certaines tonnes sont aussi parties vers la Saxe et d’autres destinations solidaires.

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Le dirigeant de l’entreprise, Hans-Joachim von Massow, a expliqué à plusieurs médias qu’il refusait l’idée de détruire une récolte encore parfaitement consommable. Cette position a touché une partie de l’opinion, car elle renvoie à une contradiction très visible : dans un pays où l’alimentation pèse sur le budget de nombreux ménages, des denrées saines peuvent devenir soudainement “de trop” parce que le marché n’en veut plus.

Le centre de Berlin, devenu le point de diffusion visible d’un surplus agricole venu de Saxe. Crédit : Nikola350.

Une récolte record de pommes de terre a tout changé en Allemagne

Si Berlin a vu fleurir ces distributions, ce n’est pas uniquement à cause d’un contrat annulé. Le fond du problème est agronomique et économique à la fois. En Allemagne, les chiffres officiels montrent que la récolte 2025 a atteint un niveau exceptionnel. Le ministère fédéral de l’Agriculture avait d’abord évoqué une récolte d’environ 13,4 millions de tonnes, la plus élevée depuis 25 ans. Les résultats définitifs publiés par Destatis font même état de 13,9 millions de tonnes, soit 9 % de plus qu’en 2024, avec une surface cultivée en hausse de 7 %.

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Ce bond ne vient pas d’un seul facteur. D’un côté, les conditions de culture ont été favorables dans plusieurs bassins. De l’autre, les bons prix observés auparavant ont poussé des producteurs à étendre leurs surfaces. Quand ces deux dynamiques se rencontrent la même année, l’effet est brutal. Les volumes sortent des champs plus vite que la demande ne progresse.

Le résultat est connu dans les filières agricoles, mais toujours difficile à vivre sur le terrain. Les entrepôts se remplissent. Les industriels deviennent sélectifs. Les lots hors contrat trouvent moins preneur. Les prix chutent. Et ce qui devait être une bonne année de production devient une mauvaise année de commercialisation.

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En Allemagne, plusieurs médias ont rapporté des cas encore plus durs. Certains producteurs ont dû envoyer des volumes vers des installations de biogaz ou l’alimentation animale faute de débouchés suffisants. D’autres ont tenté des dons, parfois massifs. La séquence berlinoise n’est donc pas un accident isolé, mais une version très visible d’un malaise plus large.

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Un champ de pommes de terre en Allemagne, symbole d’une campagne marquée par des volumes record. Crédit : TUBS.
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Toute l’Europe des pommes de terre est touchée

Le déséquilibre ne s’arrête pas à l’Allemagne. Les organisations du secteur alertent depuis plusieurs mois sur une surproduction dans la grande zone de production du nord-ouest européen. Le NEPG, qui suit les marchés en Belgique, en Allemagne, en France et aux Pays-Bas, a prévenu que la récolte 2025 atteignait un niveau record d’environ 27,3 millions de tonnes pour cet ensemble, soit 11 % de plus que l’année précédente.

Dans ce contexte, les pommes de terre destinées à la transformation sont particulièrement exposées. Les usines de frites, de chips ou de purée industrielle ne peuvent pas absorber indéfiniment des volumes supplémentaires, surtout si la consommation finale ralentit ou si leurs besoins sont déjà couverts par des contrats. Les producteurs se retrouvent alors avec une marchandise techniquement bonne, mais économiquement coincée.

Cette logique explique pourquoi une cargaison allemande prévue pour les Pays-Bas a finalement perdu son intérêt commercial. Quand plusieurs pays producteurs enregistrent simultanément de très fortes récoltes, les arbitrages se font au centime près. Et les lots sans débouché immédiat deviennent un fardeau logistique, financier et moral.

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Le cas berlinois a donc servi de révélateur. En sauvant 4.000 tonnes de pommes de terre de la destruction ou du déclassement, l’opération a montré que la crise de surproduction ne se mesure pas seulement en statistiques. Elle se voit aussi dans les rues, sur les palettes, et dans la difficulté à faire circuler un aliment banal devenu soudain trop abondant.

La récolte mécanisée illustre la hausse des volumes qui a déstabilisé le marché européen. Crédit : Fhynek00.

En France, la même tension monte sur le marché

La France n’est pas en dehors de cette mécanique. Le CNIPT indique que la production française de pommes de terre de conservation pour la campagne 2025-2026 est montée à environ 8,6 millions de tonnes, dans un contexte de forte hausse des surfaces. L’organisation évoque une progression de 10,3 % des hectares plantés par rapport à 2024.

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Cette hausse a alimenté les mêmes craintes qu’en Allemagne. La profession parle d’un décalage entre l’offre et la demande, notamment pour les volumes hors contrat. La France Agricole rapportait récemment que la filière préparait, avec Arvalis, un protocole de gestion des excédents et de destruction des invendus, précisément parce qu’une partie des tonnages pourrait ne pas trouver de sortie commerciale.

Le contraste est frappant. D’un côté, des associations et des collectivités cherchent à renforcer l’aide alimentaire. De l’autre, des filières entières se demandent comment gérer des excédents comestibles. En janvier, le ministère de la Transition écologique rappelait d’ailleurs qu’en France 9,7 millions de tonnes de déchets alimentaires avaient été produites en 2023, dont 3,8 millions de tonnes encore comestibles.

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Des initiatives locales tentent déjà d’éviter le pire. Fin février, dans le Pas-de-Calais, un agriculteur a mis à disposition près de 90 tonnes de pommes de terre invendues. D’autres opérations de transformation ou de redistribution ont aussi vu le jour dans les Hauts-de-France. Ce sont des réponses utiles, mais elles restent ponctuelles face à un problème de marché beaucoup plus large.

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Des sacs de pommes de terre, image qui rappelle la logistique nécessaire pour écouler des excédents. Crédit : Hans Braxmeier.

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Ce que révèle vraiment l’affaire des pommes de terre à Berlin

Au début, l’histoire semble presque simple. Un agriculteur donne ses pommes de terre plutôt que de les jeter. Des Berlinois viennent se servir. Des associations relaient l’initiative. Le récit a quelque chose de concret, d’humain, de presque réconfortant.

Mais la vraie lecture arrive plus tard, quand on aligne les chiffres et les décisions prises ailleurs. Si 4.000 tonnes de pommes de terre peuvent se retrouver sans acheteur dans la première économie européenne, malgré des entrepôts, des partenaires industriels et des circuits logistiques déjà en place, alors le problème n’est plus une mauvaise vente. C’est un information de saturation.

Et c’est là que l’épisode berlinois prend une autre dimension. Ces sacs distribués gratuitement ne racontent pas seulement un beau geste anti-gaspillage. Ils annoncent surtout quelque chose de plus dérangeant : dans la filière pommes de terre, l’Europe produit désormais assez pour nourrir, transformer et exporter massivement, mais pas assez bien pour empêcher qu’une partie de cette abondance finisse sans valeur marchande.

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La révélation de cette histoire n’est donc pas le don en lui-même. Le vrai choc, c’est ce qu’il dit du système. Berlin n’a pas reçu des pommes de terre gratuites parce qu’elles étaient inutiles. Berlin les a reçues parce qu’elles étaient devenues invendables. Et, au même moment, la France préparait déjà la possibilité de détruire une partie de ses propres excédents.

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