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600 000 clients par an et toujours déficitaires : les deux derniers Leroy Merlin de Paris peuvent-ils survivre ?

Publié par Mathieu le 17 Avr 2026 à 8:28

Deux fermetures annoncées, 280 salariés sur le carreau, et une question que personne ne pose vraiment : si les magasins de Rosa Parks et Daumesnil n’ont jamais gagné un centime malgré des centaines de milliers de clients, pourquoi les deux survivants feraient-ils mieux ? Leroy Merlin est en train de redessiner sa carte parisienne. Et le nouveau plan ressemble à un aveu.

Deux géants qui n’ont jamais trouvé l’équilibre

Intérieur d'un grand magasin de bricolage parisien

Les chiffres donnent le vertige. Le magasin de Rosa Parks, dans le 19e arrondissement, enregistrait 573 000 passages en caisse en 2024. Celui de Daumesnil, dans le 12e, faisait encore mieux : 596 000 passages. Presque 1,2 million de transactions à eux deux. Dans n’importe quelle autre ville de France, ces résultats feraient rêver un directeur de magasin.

Sauf qu’à Paris, le succès de fréquentation ne suffit pas. Loïc Porry, directeur régional Paris hyper urbain chez Leroy Merlin, l’a dit sans détour : ces big box « n’ont jamais gagné d’argent ». En neuf à douze ans d’existence, pas une seule année dans le vert. La hausse des coûts d’électricité, les loyers parisiens écrasants et les charges d’exploitation d’un espace de 6 000 à 6 400 m² ont rendu l’équation impossible.

Rosa Parks fermera en avril 2026. Daumesnil suivra en octobre 2026, au terme de leurs baux respectifs. Ce n’est pas un hasard de calendrier : l’arrivée à échéance des contrats de location a été le vrai déclencheur. L’enseigne a préféré ne pas renouveler plutôt que de signer pour plusieurs années de pertes supplémentaires. Comme l’ont rapporté les syndicats dès l’annonce, 271 à 280 salariés sont directement concernés, avec des promesses de reclassement dans les 26 magasins franciliens du groupe.

Mais derrière ces deux fermetures se cache une réalité plus large. Leroy Merlin comptait quatre grands magasins dans Paris intra-muros. Il n’en restera plus que deux. Et ces deux rescapés partagent exactement les mêmes faiblesses structurelles.

Beaubourg et La Madeleine : mêmes murs, mêmes problèmes ?

Façade d'un commerce près de La Madeleine à Paris

Les deux magasins survivants se trouvent en plein cœur de Paris. Beaubourg, dans le 3e arrondissement, à deux pas du Centre Pompidou. La Madeleine, dans le 8e, en plein quartier des grands boulevards. Des emplacements prestigieux. Et donc des loyers qui le sont tout autant.

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Le raisonnement est simple. Si un magasin de 6 000 m² avec 573 000 clients annuels n’a jamais été rentable dans le 19e arrondissement — où les loyers commerciaux sont nettement inférieurs à ceux du centre —, comment un format similaire pourrait-il l’être dans le 3e ou le 8e ? Les charges d’électricité, elles, ne baissent pas selon l’arrondissement. Les coûts logistiques de livraison en centre-ville non plus.

La direction de Leroy Merlin n’a pas communiqué sur la rentabilité de Beaubourg et La Madeleine. Silence total. Ce qui laisse ouverte une question légitime : ces deux magasins gagnent-ils de l’argent, ou bien leur bail n’arrive-t-il simplement pas encore à échéance ? La nuance est de taille.

Un indice, toutefois, dans la stratégie globale de l’enseigne. Quand une marque investit massivement dans un nouveau format de magasin de 100 à 250 m², c’est rarement parce qu’elle croit dur comme fer à son modèle de 6 000 m². Cette vague de fermetures dans le commerce ne concerne d’ailleurs pas que le bricolage.

Le pari madrilène : 20 mini-boutiques d’ici 2030

Leroy Merlin ne quitte pas Paris. L’enseigne change de peau. Le plan, inspiré de ce qui fonctionne déjà à Madrid, prévoit l’ouverture de 20 petites boutiques spécialisées d’ici 2030. Pas des magasins de bricolage classiques. Des concepts ciblés : Leroy Merlin Cuisine, Leroy Merlin Salle de Bains, Leroy Merlin Menuiserie.

Les trois premières ouvertures sont prévues dès 2026, probablement dans les 14e et 15e arrondissements. Des surfaces de 100 à 250 m², soit 25 à 60 fois plus petites que les géants qu’on ferme. Chaque boutique n’emploierait que 4 à 5 salariés. Autant dire que les 280 postes supprimés à Rosa Parks et Daumesnil ne seront pas absorbés de sitôt par ce nouveau maillage.

Les premiers résultats sont pourtant encourageants. Quatre boutiques spécialisées existent déjà depuis deux ans. Le chiffre clé : 90 % des clients résident dans un rayon de 1,5 km. C’est exactement le contraire du modèle big box, qui draine des clients de toute l’agglomération mais peine à les fidéliser. La boutique de quartier, elle, capte un client qui revient.

En parallèle, l’enseigne développe des « lockers » — des consignes de click & collect accessibles 24h/24, 7j/7. Commander en ligne, récupérer un joint de robinet ou un pot de peinture à n’importe quelle heure, sans mettre les pieds dans un magasin. Un modèle qui rappelle ce qu’IKEA tente aussi en centre-ville avec ses nouveaux formats urbains. La grande distribution est en pleine mue, et le bricolage suit le même chemin.

Où aller si votre Leroy Merlin ferme ?

Petite boutique spécialisée bricolage dans une rue parisienne

Pour les centaines de milliers de Parisiens qui poussaient la porte de Rosa Parks ou Daumesnil chaque année, la question est très concrète : où acheter une perceuse, un carrelage ou de la peinture après 2026 ?

Première option : la première couronne. Les magasins Leroy Merlin de Saint-Denis, Saint-Ouen et Gennevilliers restent ouverts. Au total, l’enseigne conserve 26 points de vente en Île-de-France et plus de 6 100 collaborateurs dans la région. On passe de 13 magasins dans Paris et la petite couronne à 11 après les fermetures. C’est un recul, pas une disparition.

Deuxième option : la concurrence se frotte les mains. Castorama Clichy est le candidat le plus évident pour récupérer les clients du nord-est parisien. Mr Bricolage, avec son réseau de proximité, pourrait aussi tirer son épingle du jeu. Mais le plus offensif est sans doute Weldom : son directeur, Eric Béchu, a déjà publiquement annoncé que Paris figurait dans ses objectifs. Les 12 000 m² de surface de bricolage qui disparaissent dans la capitale laissent un vide que d’autres veulent combler.

Troisième option : le destockage massif qui accompagne les fermetures. Avant de baisser le rideau, Rosa Parks et Daumesnil vont écouler des milliers de références avec des remises importantes. Pour les bricoleurs malins, c’est une fenêtre à ne pas rater — surtout sur l’outillage de marque qui part rarement en promotion.

Le grand format en ville a-t-il encore un avenir ?

Ce qui se joue chez Leroy Merlin dépasse largement le bricolage. Le modèle de la grande surface en centre-ville est attaqué de toutes parts. Loyers en hausse constante, coûts énergétiques qui ont explosé depuis 2022, concurrence du e-commerce, changement des habitudes de consommation. Les grands magasins historiques eux-mêmes vacillent.

Leroy Merlin n’est pas seul dans cette situation. IKEA abandonne progressivement ses hangars géants au profit de formats compacts. E.Leclerc prépare 600 mini-magasins pour mailler le territoire autrement. D’autres enseignes réduisent aussi la voilure. Le commerce de détail français traverse une transformation structurelle dont les fermetures parisiennes ne sont qu’un symptôme visible.

Pour Beaubourg et La Madeleine, la question reste entière. Leurs baux, leurs charges, leurs contraintes logistiques sont comparables à ceux des deux condamnés. La stratégie de l’enseigne — miser tout sur les petits formats spécialisés — ressemble fortement à un signal. Quand vous investissez dans 20 boutiques de 150 m², vous n’êtes plus en train de défendre vos magasins de 6 000 m². Vous préparez l’après.

Les deux derniers grands Leroy Merlin de Paris survivront peut-être encore quelques années. Mais comme pour tant d’autres enseignes, le compte à rebours semble lancé. La vraie question n’est plus de savoir si le modèle big box disparaîtra du centre de Paris. C’est de savoir si les 20 boutiques qui le remplaceront suffiront à garder les Parisiens dans l’écosystème Leroy Merlin — plutôt que chez Weldom, Castorama ou sur Amazon.

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