Licenciés pour avoir utilisé des dossiers médicaux aux prud’hommes, deux salariés d’un EHPAD obtiennent gain de cause
Deux agents d’un EHPAD d’Avignon voulaient simplement prouver qu’ils faisaient le travail d’aide-soignant sans en avoir le titre — ni le salaire. Pour étayer leur dossier aux prud’hommes, ils ont présenté un journal infirmier couvert par le secret médical. Résultat : licenciement pour faute grave. Sauf que la justice, jusqu’à la Cour de cassation, vient de leur donner raison. Une décision qui redessine les contours du droit à la preuve pour tous les salariés de France.

Agents de service, mais soins d’aide-soignant au quotidien

L’affaire démarre bien avant le tribunal. Dans cet EHPAD avignonnais, une femme embauchée en 2000 et un homme arrivé en 2010 occupent officiellement des postes d’agents de service logistique. Concrètement, leur quotidien est tout autre : ils réalisent régulièrement des soins médicaux auprès des résidents, des tâches qui relèvent normalement de la fiche de poste d’aide-soignant.
Le 2 mai 2018, les deux salariés décident de ne plus accepter cette situation. Ils saisissent le conseil de prud’hommes avec une demande limpide : la requalification de leurs postes en aide-soignant, assortie de la rémunération correspondante. Pour appuyer leur requête, ils fournissent des extraits d’un journal infirmier prouvant qu’ils effectuaient bien ces soins au quotidien.
Trois mois plus tard, l’employeur contre-attaque. Mais pas sur le terrain des fonctions exercées — sur celui du secret médical.
L’avertissement qui a tout fait basculer
En août 2018, la direction de l’EHPAD notifie un avertissement aux deux agents. Le motif : avoir présenté devant la justice des données de santé protégées par le secret médical. L’employeur exige par mise en demeure le retrait immédiat de ces pièces de la procédure prud’homale.

Les deux salariés refusent. Leur raisonnement est simple : sans ce journal infirmier, ils n’ont aucun moyen fiable de prouver qu’ils réalisaient des actes de soin. Les attestations de collègues existent, mais l’employeur les conteste — l’une d’elles provient d’une collègue elle-même en conflit avec l’établissement.
Le 5 février 2019, la sanction tombe : licenciement pour faute grave. Motif officiel : violation du secret médical et refus de retirer les pièces litigieuses. Pour l’employeur, la messe est dite. Mais les deux agents ne comptent pas en rester là.
Ce que dit réellement le droit à la preuve en France
Le dossier arrive devant la Cour d’appel de Nîmes, qui rend son verdict le 10 septembre 2024. Les juges estiment que le licenciement est sans cause réelle et sérieuse. Autrement dit, l’employeur n’avait pas le droit de licencier ces salariés pour avoir produit ces documents.
Xavier Berjot, avocat spécialisé en droit du travail, explique la logique juridique en deux temps. D’abord, la production de la pièce couverte par le secret médical est-elle justifiée ? Oui, à condition qu’elle soit « indispensable à l’exercice des droits de la défense et proportionnée au but poursuivi ». Ensuite, si cette production est justifiée, le simple refus du salarié de retirer la pièce ne peut pas fonder un licenciement.
L’employeur, lui, refuse d’accepter cette analyse. Il forme un pourvoi en cassation, convaincu que le secret médical prime sur tout. La question qui se pose alors pourrait concerner des millions de salariés : jusqu’où peut-on aller pour prouver ses droits au travail ?
L’anonymisation, un bouclier suffisant ?
Un argument revient souvent dans ce type de litiges : les salariés auraient pu anonymiser les documents pour éviter toute atteinte au secret médical. Mais la réalité juridique est plus nuancée que ce réflexe de bon sens.
Comme le précise Xavier Berjot, « l’anonymisation n’offre pas une immunité absolue ». Même avec des noms biffés, deux conditions restent nécessaires : la production doit être indispensable aux droits de la défense, et elle doit être proportionnée. Par ailleurs, l’anonymisation doit être réellement effective — il ne suffit pas de noircir des patronymes si d’autres éléments permettent d’identifier les patients par recoupement.
En l’occurrence, les deux salariés avaient pris soin de biffer les noms des résidents. Le nom de l’EHPAD ne figurait pas non plus sur les extraits présentés. Ce sont ces précautions concrètes qui ont pesé dans la balance, selon l’avocat. Mais l’employeur n’a pas lâché l’affaire pour autant.
Le verdict de la Cour de cassation qui fait jurisprudence
Le 1er avril 2026, la Cour de cassation rejette le pourvoi de l’employeur. L’arrêt confirme le principe : un salarié peut produire en justice des documents couverts par le secret médical, à condition que cette production soit indispensable et proportionnée. Le refus de retirer ces pièces ne constitue pas une faute pouvant justifier un licenciement.
Sur la question du caractère « indispensable », la Cour précise que cette appréciation relève des juges du fond. En l’espèce, les attestations produites par les salariés étaient contestées par l’employeur. Le journal infirmier constituait donc « la seule pièce probante indiscutable des tâches réellement accomplies ». À l’inverse, si des attestations concordantes et incontestées suffisent à établir les faits, produire un document protégé serait jugé disproportionné.
Cette distinction est cruciale. Elle signifie que chaque dossier sera examiné au cas par cas, mais que le principe du droit à la preuve l’emporte quand aucune alternative crédible n’existe. Pour les salariés en conflit avec leur employeur, c’est un signal fort.
Une décision qui concerne bien plus que deux agents d’EHPAD
Derrière ce dossier avignonnais, c’est une question fondamentale du droit du travail français qui se joue. Dans les EHPAD, les hôpitaux, les cliniques, des milliers de salariés accèdent quotidiennement à des données de santé dans l’exercice de leurs fonctions. Si ces mêmes données sont les seules preuves de leurs conditions réelles de travail, leur interdire de les produire reviendrait à les priver de tout recours effectif.
La Cour de cassation trace ici une ligne claire : le secret médical n’est pas un mur infranchissable quand il s’agit de défendre ses droits fondamentaux. Mais cette ouverture reste encadrée. Les salariés doivent prouver que la pièce est indispensable, que sa production est proportionnée, et idéalement prendre des mesures d’anonymisation effectives.
Pour les employeurs, la leçon est tout aussi nette. Sanctionner un salarié qui exerce son droit à la preuve de manière proportionnée peut se retourner contre eux — avec un licenciement jugé sans cause réelle et sérieuse, et les indemnités qui vont avec.
Quant aux deux agents d’Avignon, après huit ans de bataille juridique, ils ont obtenu bien plus qu’une requalification de poste. Leur combat a produit une décision qui pourrait protéger des salariés confrontés à des situations similaires dans tout le pays. Comme le résume Xavier Berjot, cette nouvelle décision « s’inscrit dans la protection de la preuve dans les conflits sur le lieu de travail ». Un rappel que la justice, parfois, finit par donner raison à ceux qui ont osé se battre — même quand leur employeur avait tout fait pour les faire taire.