« Même avec des indices, ils ne trouvent pas » : en France, plus d’un quart des élèves de 6e ne comprend pas cette expression du quotidien
Maladie chronique : l’expression a servi de test lors des évaluations nationales de début de sixième, et le résultat a surpris. En 2025, seuls 71,2 % des élèves ont correctement compris qu’une maladie chronique est une maladie qui dure plusieurs années. Le score est presque inchangé par rapport à 2024. Derrière ce chiffre, la Depp observe pourtant un niveau global stable en français, avec des progrès depuis 2017. De quoi rappeler qu’un item difficile ne raconte pas, à lui seul, tout le niveau d’une génération.
En France, les évaluations nationales de sixième restent un rendez-vous bien installé. La campagne 2025 a été menée dans les établissements publics et privés sous contrat, avec un taux national de participation de 96 % en français comme en mathématiques. L’objectif n’est pas de classer les enfants, mais de mesurer leurs acquis à l’entrée au collège, puis de comparer les résultats dans le temps.
Sur le plan général, le tableau est moins noir que ce que certains commentaires laissent entendre. Le score moyen en français atteint 256 points en 2025, exactement comme en 2024. Depuis 2017, la progression est de 6 points. La part d’élèves dans les groupes les plus performants a augmenté, tandis que celle des groupes les moins performants a reculé. Autrement dit, le niveau n’explose pas à la hausse, mais il ne s’effondre pas non plus.
Maladie chronique : la question qui a coincé
C’est une question de lexique qui concentre l’attention. Les élèves devaient s’appuyer sur un indice morphologique simple : plusieurs mots, comme « chronologie », « chronomètre » ou « chronique », renvoient au grec chronos, c’est-à-dire au temps. À partir de là, il fallait déduire qu’une maladie chronique est une maladie qui dure plusieurs années. Selon la Depp, 71,2 % des élèves ont choisi la bonne réponse en 2025, contre 71,2 % déjà en 2024. À l’inverse, 28,8 % se sont trompés malgré l’indice fourni dans l’énoncé.
Pris isolément, le chiffre peut sembler élevé. Pourtant, il faut le replacer dans l’ensemble du test. Dans le même domaine, une autre question portant sur le mot « succulent » a été réussie par 92,8 % des élèves. L’écart montre surtout qu’il existe plusieurs niveaux de difficulté à l’intérieur même du vocabulaire scolaire : reconnaître un synonyme courant n’a pas grand-chose à voir avec l’inférence du sens d’un mot à partir de son origine et de son usage.
La Depp l’explique d’ailleurs assez clairement. L’exercice ne vérifie pas seulement si l’élève connaît un mot de médecine. Il mesure aussi sa capacité à raisonner sur le sens à partir de la morphologie, donc à repérer un lien entre plusieurs mots d’une même famille et à mobiliser cet indice dans un contexte nouveau. Ce n’est pas un simple test de mémoire. C’est aussi un test de stratégie linguistique.
Ce détail change la lecture du résultat. Un élève peut très bien avoir un niveau correct en lecture et passer à côté de cette question précise parce qu’il ne fait pas le lien entre chronos et l’idée de durée. D’autres peuvent se laisser piéger par leurs représentations du mot « maladie » et choisir une réponse comme « fait beaucoup souffrir », plus intuitive émotionnellement, mais fausse linguistiquement. La Depp signalait déjà ce mécanisme dans ses analyses détaillées précédentes.
Un niveau global stable, mais des écarts toujours marqués
Le vrai enseignement du rapport se situe peut-être moins dans cette question que dans les inégalités persistantes. Les écarts entre établissements restent très importants. Dans les collèges les plus favorisés socialement, le score moyen en français atteint 279 points en 2025. C’est 47 points de plus que dans les collèges les moins favorisés. La différence est massive, et elle se retrouve aussi dans la répartition des groupes de performance.
Le secteur de scolarisation joue également un rôle déterminant. En français, les élèves scolarisés en REP et plus encore en REP+ restent nettement plus nombreux parmi les groupes les moins performants que ceux du public hors éducation prioritaire ou du privé sous contrat. Le rapport montre ainsi que les difficultés scolaires se concentrent toujours dans les mêmes espaces sociaux, ce qui peut expliquer pourquoi certains élèves voient leur trajectoire impactée dès la rentrée.
Les écarts entre filles et garçons demeurent, eux aussi, visibles. En 2025, le score moyen des filles en français est de 261 points, contre 250 pour les garçons. Les filles sont plus souvent présentes dans les groupes les plus performants, tandis que les garçons restent davantage représentés parmi les groupes les moins performants. Ce constat ne date pas d’hier, mais il continue de traverser chaque collège de France.
Ces données invitent à la prudence. Faire de la question sur maladie chronique le symbole d’un prétendu effondrement généralisé serait aller beaucoup trop vite. La stabilité du score moyen et l’amélioration sur le temps long racontent autre chose. Elles disent que le système progresse un peu, mais qu’il continue à buter sur de fortes inégalités de départ.
Pourquoi il ne faut pas s’alarmer inutilement
C’est précisément là qu’intervient le regard des spécialistes du langage. Les travaux d’Éduscol et du Conseil scientifique de l’éducation nationale rappellent depuis plusieurs années que la compréhension dépend étroitement de l’étendue et de la précision du vocabulaire, mais aussi de la capacité à inférer le sens d’un mot selon le contexte. Le sens ne se fixe pas en une fois. Il se construit par rencontres répétées, par réseaux de mots et par usages variés.
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Dans cette perspective, voir près de 3 élèves sur 10 trébucher sur une expression comme maladie chronique ne devrait donc pas déclencher une panique nationale. Le résultat signale une difficulté réelle, mais une difficulté ciblée. Il montre surtout qu’une partie des élèves n’a pas encore automatisé certains réflexes de lecture lexicale. Cela appelle du travail pédagogique, même au sein de l’enseignement privé, pas des discours catastrophistes.
Plus largement, certains linguistes se montrent même très positifs face aux jugements expéditifs sur le langage des jeunes. En 2025, Rémi Soulé a défendu une idée simple : les façons de parler des adolescents ne sont pas la preuve qu’ils « ne savent plus parler », mais l’expression normale d’une langue vivante, créative et adaptée aux contextes. Son propos ne nie pas les difficultés scolaires. Il rappelle seulement qu’il faut distinguer évolution du langage, richesse des usages et maîtrise du lexique scolaire.
Ce que dit vraiment cette question sur le français au collège
Le terme « chronique » lui-même n’a rien d’évident pour tous les enfants. Le CNRTL rappelle qu’en français médical, l’adjectif renvoie à quelque chose qui dure longtemps et évolue lentement. Pour un élève, cela suppose de relier une origine savante, un registre particulier et un sens précis. C’est beaucoup plus exigeant qu’une simple reconnaissance de vocabulaire courant, d’autant que le calendrier des vacances pourrait aussi influencer le temps d’apprentissage effectif.
Cette question met donc en lumière un enjeu scolaire très concret : au collège, comprendre un texte passe aussi par l’accès à des mots abstraits, spécialisés ou construits sur des racines anciennes. Or cet accès dépend souvent du milieu social, des lectures antérieures, des conversations familiales et de l’enseignement explicite reçu à l’école. Les évaluations ne font pas apparaître une faiblesse uniforme. Elles révèlent plutôt une fracture dans l’exposition aux mots et aux codes.
Dans ce cadre, la bonne réponse à apporter n’est pas morale, mais pédagogique. Il s’agit de renforcer le travail sur le lexique, les familles de mots, les indices de contexte et la compréhension fine. Les ressources institutionnelles insistent justement sur cet enseignement explicite du vocabulaire, considéré comme une condition essentielle de la lecture et de la réussite scolaire.
Ne pas faire place au catastrophisme
En somme, cette affaire dit deux choses à la fois. Oui, un peu moins de 3 élèves sur 10 n’ont pas identifié le bon sens de maladie chronique malgré les indices. Non, cela ne suffit pas à conclure à une catastrophe éducative. Le niveau moyen en français est stable, les progrès existent sur plusieurs années, et les spécialistes du langage invitent à regarder les usages réels des élèves avec plus de nuance. Chaque rentrée apporte son lot de changement, mais l’urgence n’est pas de s’alarmer inutilement. Elle est de mieux enseigner les mots, leurs liens et leurs contextes.
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