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« Des dizaines de tonnes d’or » : cette région française où l’État relance les mines après 20 ans de silence

Publié par Ambre Détoit le 09 Mai 2026 à 7:52

Vingt ans après la fermeture des dernières mines, des foreuses percent à nouveau le sol du Limousin. L’État a validé plusieurs permis de prospection autour d’anciennes exploitations aurifères de Haute-Vienne. En jeu : des dizaines de tonnes d’or, une vingtaine de métaux stratégiques et des tensions locales qui montent déjà d’un cran.

Un sous-sol que les Gaulois exploitaient déjà

Habitants protestant contre un projet minier en Haute-Vienne

Saint-Yrieix-la-Perche, Le Chalard, Jumilhac-le-Grand. Ces noms ne disent peut-être rien à la majorité des Français, mais ils résonnent fort dans l’histoire minière du pays. On parle ici de l’un des plus anciens districts aurifères de France, exploité dès l’Antiquité par les Gaulois, puis par les Romains. Des siècles d’extraction avant que tout ne s’arrête au début des années 2000.

Paysage du Limousin avec une foreuse dans un champ

Tout a redémarré en octobre 2022. Une série de permis exclusifs de recherche a été accordée à plusieurs entreprises minières, dont la Compagnie des Mines Arédiennes (CMA) et la britannique Aurelius Ressources. Le périmètre d’exploration couvre entre 39 et 300 km² autour des anciennes mines du Bourneix. L’objectif est clair : savoir si une exploitation est viable d’ici 2035.

Selon le géologue Thomas Poitrenaud, les teneurs en or de ce district sont « supérieures à la moyenne internationale ». Mais le trésor ne s’arrête pas au métal jaune. Ce qui se cache sous les bocages du Limousin pourrait peser bien plus lourd dans la balance géopolitique.

Pas seulement de l’or : 20 métaux stratégiques sous les pieds des habitants

Argent, cuivre, zinc, plomb, nickel… et même du lithium. Une vingtaine de métaux stratégiques seraient enfouis dans le sous-sol des communes de Saint-Yrieix, Le Chalard, Meuzac ou encore Château-Chervix. Des ressources devenues cruciales pour l’extraction des terres rares et la transition énergétique européenne.

Échantillon de roche aurifère tenu par un géologue

C’est d’ailleurs l’argument principal avancé par l’État pour justifier ces nouveaux permis : renforcer l’indépendance de la France en ressources minières, à l’heure où les tensions géopolitiques rendent l’approvisionnement de plus en plus incertain. Quand on sait que la France importe massivement ses matières premières critiques, l’enjeu prend une tout autre dimension.

Avec un lingot d’or qui dépasse désormais les 90 000 euros, les enjeux financiers sont colossaux. Mais entre la promesse économique et la réalité du terrain, il y a un gouffre que les habitants du Limousin connaissent mieux que quiconque. Et ce gouffre a un nom : la mémoire.

« Mon père est mort de la silicose à 41 ans »

Yves Althman est un ancien mineur. Son père aussi l’était. Il n’a pas survécu. « Mon père était mineur et il est mort de la silicose à 41 ans, mais moi, pour le moment, tout va bien », raconte-t-il au Figaro. Un témoignage qui résume à lui seul le paradoxe de cette terre : la fierté d’un métier dur et la cicatrice qu’il laisse dans les familles.

« C’est un métier qui a toujours été mal vu. Quand on ne travaillait pas bien à l’école, l’instituteur nous disait qu’on était bon pour la mine. Mais ceux qui y ont goûté ont bien aimé. » Althman pense même que recruter ne serait pas un problème. La nostalgie est là, palpable, presque intacte après vingt ans.

Les porteurs du projet le savent et jouent cette carte. Yves Guise, président de la CMA, promet une mine nouvelle génération : extraction souterraine, robotisée, « acceptable localement ». Les méthodes d’aujourd’hui ne seraient plus celles d’hier. Sauf que sur place, tout le monde n’achète pas cette version. Et les voix qui montent en face ne sont pas tendres.

Stop Mines 87 : la colère gronde en Haute-Vienne

L’association Stop Mines 87 ne mâche pas ses mots. Pollution des nappes phréatiques, bruit, poussières, disparition de zones agricoles : la liste des craintes est longue et documentée. « C’est se moquer du monde », lâche un membre du collectif à propos de la promesse d’une mine « propre ».

À Lauriéras, un jeune agriculteur bio vient de planter un verger. Il redoute que les sondages préliminaires ne suffisent à compromettre son exploitation. Un cas parmi d’autres qui illustre la collision frontale entre deux visions du territoire : celle d’un Limousin tourné vers l’agriculture durable et celle d’un sous-sol à valoriser coûte que coûte.

Myriam Gantier, membre du collectif, pointe un autre problème sur FR3 : les capitaux derrière le projet. « Derrière la CMA se cache une société canadienne dont les dirigeants sont Canadiens, Britanniques, Sud-Africains, Australiens, non francophones. » Une opacité qui alimente les soupçons. Quand on se souvient des débats autour de l’uranium nigérien et des intérêts étrangers dans les ressources françaises, la méfiance se comprend.

Même les élus locaux, pourtant favorables sur le principe, posent des conditions. Et le maire de Saint-Yrieix-la-Perche a choisi de le dire de manière très directe aux investisseurs.

« Notre territoire n’est pas l’Afrique » : le maire pose ses limites

Daniel Boisserie, maire de Saint-Yrieix-la-Perche, ne rejette pas le projet. Il soutient même l’idée de savoir ce qui se cache sous les pieds de ses administrés. Mais sa phrase résume à elle seule la ligne rouge locale : « J’ai bien dit aux dirigeants canadiens que notre territoire n’était pas l’Afrique. »

Traduction : pas question de reproduire les schémas d’exploitation minière qui ont ravagé d’autres régions du monde. « S’il y a extraction, il ne faudra pas que ça se fasse comme à l’époque, quand on ne tenait pas compte de l’environnement ni de l’économie locale », prévient-il. Une position qui tranche avec l’enthousiasme des investisseurs.

Le chemin vers une éventuelle exploitation reste d’ailleurs semé d’obstacles administratifs et environnementaux. Entre les études d’impact, les consultations publiques et les recours juridiques déjà en préparation, rien ne dit que les premières pépites sortiront de terre en 2035 comme prévu. En parallèle, d’autres découvertes souterraines sur le sol français font parler d’elles, comme l’hydrogène naturel en Lorraine.

Eldorado ou bombe à retardement ?

Des dizaines de tonnes d’or. Du lithium. Du cuivre. Vingt métaux stratégiques dont l’Europe a désespérément besoin pour ses batteries, ses éoliennes, ses panneaux solaires. Sur le papier, le Limousin a tout pour devenir le coffre-fort souterrain de la transition énergétique française.

Mais les habitants, eux, ont la mémoire longue. Ils se souviennent des poumons détruits par la silicose, des rivières polluées, des promesses non tenues. Même les déchets électroniques recèlent de l’or — alors faut-il vraiment creuser sous des terres agricoles pour en trouver ?

La question n’est pas de savoir si l’or est là. Les géologues l’affirment, les forages le confirment. La vraie question, c’est à quel prix on accepte de le chercher. Et pour l’instant, entre les anciens mineurs qui rêvent d’une « époque dorée » et les collectifs citoyens qui brandissent le spectre écologique, le Limousin est une poudrière silencieuse. La suite se jouera dans les prochains mois, à coups d’études d’impact et de réunions publiques. Mais une chose est sûre : cette fois, personne ne laissera creuser sans poser de questions.

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