Elle porte plainte pour viol à Nice : la policière lui reproche de ne pas s’être défendue
En janvier 2022, une jeune femme se rend au commissariat de Nice pour déposer plainte après un viol. Ce qui devait être le début d’une prise en charge se transforme en interrogatoire humiliant. La policière chargée de l’accueillir lui demande pourquoi elle ne s’est pas débattue, puis pose au compagnon de la victime des questions d’une vulgarité sidérante. Trois ans plus tard, la Défenseure des droits vient de rendre un avis cinglant.
Une fellation imposée par un voisin connu de la victime
Les faits remontent au 24 janvier 2022. Ce jour-là, le voisin de la jeune femme sonne à sa porte sous un prétexte banal : il dit avoir besoin de sucre. La victime le connaît. Elle a eu par le passé deux relations sexuelles consenties avec cet homme, à l’insu de son compagnon. Elle ne se méfie donc pas en lui ouvrant.
Mais l’homme entre rapidement dans le logement. Il force la jeune femme à s’asseoir sur le canapé, baisse son pantalon et lui impose une fellation. Quelques heures plus tard, elle se rend au commissariat de Nice pour dénoncer ce viol. La plainte est enregistrée.
Une confrontation et des questions invraisemblables
Quatre jours après le dépôt de plainte, la victime est convoquée au commissariat. Elle se retrouve face à son agresseur présumé, en présence d’une brigadière affectée à une unité dédiée aux violences intrafamiliales. C’est cette policière, censée être formée à l’accueil des victimes, qui va tenir des propos que la Défenseure des droits qualifiera plus tard de « déplacés et culpabilisants ».
La brigadière interroge la jeune femme sur son absence de réaction pendant l’agression. « Comment expliquez-vous que vous n’avez pas eu de réaction envers lui ni à vous défendre ni à vous débattre ? », lui lance-t-elle. La question, posée devant l’agresseur présumé, revient à faire peser la responsabilité du viol sur la victime elle-même.

Mais la policière ne s’arrête pas là. Elle convoque également le compagnon de la jeune femme et lui pose une question qui laisse sans voix : « Est-ce qu’elle est du genre timide, à se laisser contrôler dans l’acte sexuel ou alors est-ce qu’elle est du genre à contrôler les choses, entrepreneuse, à en être une petite cochonne ? » Des mots prononcés dans un cadre officiel, par une fonctionnaire de police, au sujet d’une femme qui vient de dénoncer un viol.
La sidération, un mécanisme reconnu par la justice
Reprocher à une victime de ne pas s’être débattue révèle une méconnaissance profonde des mécanismes psychologiques liés aux agressions sexuelles. L’état de sidération, bien documenté par la psychiatrie, paralyse la victime au moment des faits. Le cerveau, submergé par la terreur, bloque toute capacité de réaction. Ce n’est ni de la passivité ni du consentement.
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La Cour de cassation a d’ailleurs reconnu cet état de sidération et précisé qu’il ne pouvait en aucun cas être interprété comme un consentement. Des formations existent pour sensibiliser les forces de l’ordre à ce phénomène. Le fait qu’une brigadière d’une unité spécialisée semble l’ignorer pose un problème majeur de formation et de déontologie.
Quant aux relations passées entre la victime et son agresseur, elles ne changent strictement rien à la qualification des faits. Avoir eu des rapports consentis avec quelqu’un ne donne jamais le droit d’imposer un acte sexuel par la suite. C’est un principe fondamental du droit français, martelé depuis des années par la jurisprudence et les associations de lutte contre les violences sexuelles.
La Défenseure des droits réclame une sanction disciplinaire
Face à ce qu’elle a subi au commissariat, la jeune femme a saisi la Défenseure des droits, Claire Hédon. Dans un avis rendu le 30 mars 2026, l’institution a tranché sans ambiguïté. Les propos de la policière sont jugés « déplacés et culpabilisants ».

« Insister sur l’absence de réaction d’une victime peut sous-entendre que sa réaction n’a pas été appropriée et être, ainsi, perçue comme une forme de reproche à son endroit », écrit Claire Hédon dans son avis. La Défenseure des droits rappelle que la sidération est un mécanisme reconnu par la plus haute juridiction française et qu’aucun policier ne devrait remettre en cause la parole d’une victime sur cette base.
Claire Hédon réclame donc l’ouverture d’une procédure disciplinaire à l’encontre de la brigadière. Cette recommandation, si elle est suivie par la hiérarchie policière, pourrait aboutir à une sanction allant du blâme à la révocation, selon la gravité retenue.
Un problème systémique dans l’accueil des victimes
Ce cas, aussi choquant soit-il, n’est malheureusement pas isolé. De nombreuses femmes témoignent de l’humiliation subie au moment de déposer plainte pour viol ou agression sexuelle. Questions intrusives sur leur tenue vestimentaire, sur leur comportement, sur leurs antécédents sexuels : autant de remarques qui découragent les victimes et alimentent le phénomène massif de non-dépôt de plainte en France.
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Selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, moins de 10 % des victimes de viol portent plainte. Parmi celles qui franchissent le pas, beaucoup décrivent un accueil inadapté, voire hostile. L’affaire de Nice illustre de façon brutale ce que des associations dénoncent depuis des années : la culpabilisation des victimes par ceux-là mêmes qui sont censés les protéger.
Le procès des viols de Mazan a contribué à faire évoluer le regard de la société française sur ces questions. Gisèle Pelicot, en refusant le huis clos, a permis au grand public de prendre conscience de la réalité des violences sexuelles et de la difficulté pour les victimes de se faire entendre.
Que risque la policière concernée ?
L’avis de la Défenseure des droits n’a pas de force contraignante. Claire Hédon ne peut pas sanctionner elle-même la brigadière. Elle recommande à la Direction générale de la police nationale d’engager une procédure disciplinaire, mais la décision finale revient à la hiérarchie.
Dans les faits, les sanctions disciplinaires contre des policiers pour des manquements déontologiques lors de prises de plainte restent rares. Pourtant, la loi impose aux forces de l’ordre de recueillir les plaintes sans jugement et de traiter les victimes avec dignité. Un commissariat de Nice déjà au cœur de plusieurs affaires sensibles.
Le code de déontologie de la police nationale est explicite : tout manquement au respect de la dignité des personnes peut entraîner des poursuites disciplinaires. Reste à savoir si, trois ans après les faits, la hiérarchie suivra la recommandation de la Défenseure des droits. Les associations de victimes, elles, ne relâchent pas la pression et demandent que ce type de comportement soit systématiquement sanctionné pour que l’accueil des victimes de violences change enfin durablement en France.
