1 057 stations à sec : la pénurie de carburant s’emballe en France
« Je voulais mettre mon plein de gasoil, là, je suis en fonds de réserve, mais il n’y a pas moyen, il n’y a plus de gasoil, il n’y a plus rien. » Ce témoignage d’un automobiliste en région parisienne, diffusé au 20 heures de France 2 le 30 mars, résume parfaitement ce que vivent des milliers de Français en ce moment.
Ce n’est plus une rumeur, ce n’est plus un incident isolé. La France traverse sa pire crise d’approvisionnement en carburant depuis les grèves des raffineries de 2022. Et la situation s’est dégradée à une vitesse que presque personne n’avait anticipée.

De 60 à plus de 1 000 stations en rupture : la courbe qui fait peur
Fin février 2026, environ 60 stations-service étaient en rupture de stock en France. Un chiffre qui paraissait déjà préoccupant mais gérable.
Puis la courbe a décollé. Lundi 30 mars, France 2 confirmait près de 800 points de vente en rupture. Dès le lendemain, les données compilées par penurie-carburant.fr faisaient état de plus de 1 000 stations à sec. Au 31 mars : 1 057 stations incapables de fournir du gazole.
Pour donner une idée de l’ampleur : à 18h le 30 mars, c’est 10,4 % des quelque 9 864 stations répertoriées en France qui ne pouvaient plus servir de diesel, selon essencepascher.fr. Une sur dix. Et le chiffre continue d’évoluer.
Les départements les plus touchés sont la Haute-Garonne, les Bouches-du-Rhône et la Gironde. Mais la Seine-Maritime, le Bas-Rhin, le Nord et le Loiret sont également en grande difficulté. Ce n’est donc pas un phénomène localisé : la pénurie d’essence gagne du terrain partout en France.

Un prix du gazole jamais vu depuis 1985
La pénurie ne tombe pas du ciel. Elle s’explique d’abord par une flambée des prix inédite depuis des décennies.
Le litre de gazole a atteint une moyenne nationale de 2,1888 euros cette semaine, un niveau jamais enregistré depuis 1985 selon Le Figaro. Sur prix-carburant.eu, les données du 31 mars à 10h30 affichent même 2,238 euros/L pour le gazole, tandis que le SP95 franchit la barre des 2 euros.
La hausse représente environ 50 centimes par litre en un mois, depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient fin février. La dernière semaine seule a ajouté 8 centimes. Pour consulter les prix près de chez vous en temps réel, le site prix-carburants.gouv.fr est mis à jour en continu.
Le SP95-E10 reste plus contenu, autour de 1,97 euro en moyenne, mais la tendance est également haussière. Seul le E85 reste sous le seuil symbolique d’un euro, ce qui explique pourquoi le bioéthanol n’a jamais autant séduit les automobilistes français.
À ces facteurs conjoncturels s’ajoute un facteur structurel souvent oublié : la hausse des certificats d’économie d’énergie (CEE), passés de 11 à 16-17 centimes par litre depuis le 1er janvier 2026. Une augmentation indépendante de toute conjoncture pétrolière, qui s’est glissée dans la note sans faire de bruit. Le décalage avec le reste de l’Europe se creuse de façon préoccupante.
TotalEnergies victime de son propre plafonnement
Voici le mécanisme contre-intuitif au cœur de cette crise. Le 13 mars, TotalEnergies annonçait le plafonnement du prix de l’essence à 1,99 euro/L et du gazole à 2,09 euros/L dans ses 3 300 stations métropolitaines, autoroute incluse.
En début d’année, le groupe avait promis de maintenir un plafond unique à 1,99 euro pour tous les carburants sur l’ensemble de 2026. Le conflit au Moyen-Orient et la flambée du diesel importé ont rendu cet engagement intenable. Il a fallu relever la barre.
Mais même à 2,09 euros, l’écart avec le prix moyen national — dépassant 2,18 euros — a déclenché un afflux massif d’automobilistes vers les pompes TotalEnergies. Des automobilistes qui cherchent le carburant le moins cher se déroutent vers ces stations, lesquelles ne peuvent pas, ni en termes de stockage ni en termes de délai d’approvisionnement, absorber toute cette clientèle.
Résultat : fermetures temporaires en cascade, files d’attente interminables, et dans certains cas un rationnement à 10 litres par personne, comme à Poitiers. TotalEnergies a plafronné l’essence à 1,99€ et ses stations sont tombées en rupture — l’histoire d’une bonne intention qui s’est retournée contre elle.

Ce 31 mars, le plafonnement expire pour les clients disposant d’un simple contrat énergie chez TotalEnergies. Désormais, seuls ceux cumulant un contrat d’électricité et de gaz conserveront un plafond privilégié de 1,94 euro/L jusqu’au 16 avril, avant un relèvement à 1,99 euro/L. L’accès à un prix avantageux devient donc conditionné à une double souscription commerciale. Ce qui ne manquera pas d’agacer.
Du diesel dégradé autorisé par le gouvernement : ce risque concret pour votre moteur
Face à l’urgence, Bercy a pris une décision radicale. Le 26 mars, une décision publiée au Journal officiel a autorisé, à titre exceptionnel, la vente d’un gazole dont la résistance au froid est limitée à 0 °C seulement, contre -15 °C en temps normal.
Il s’agit concrètement d’un diesel d’été, mis en circulation plusieurs semaines avant sa date habituelle. L’objectif : gonfler les volumes disponibles. Bercy estime que cette mesure permet d’augmenter de 20 % la production de gazole sur le site de Rhône Énergies à Fos-sur-Mer.
La dérogation expire ce 31 mars, sans prolongation annoncée à ce jour. Mais pour les conducteurs circulant en altitude ou dans des zones encore exposées au gel, ce gazole non conforme présente un risque concret de cristallisation et de panne moteur. Il ne s’agit pas de pallier des problèmes d’approvisionnement, mais bien de mettre davantage d’hydrocarbures en circulation pour stabiliser le marché.
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Cette autorisation de vendre du gazole non conforme témoigne à elle seule du niveau de gravité de la situation. Quand un gouvernement déroge aux normes de qualité du carburant, c’est que la pression est réelle.
La cause profonde : le détroit d’Ormuz fermé par l’Iran
Pour comprendre d’où vient cette crise, il faut regarder bien au-delà des pompes à essence.
La France importe 51 % du gazole qu’elle consomme, dont 29 % en provenance directe du Proche-Orient. Le blocage du détroit d’Ormuz par l’Iran — par où transitent habituellement 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux — a provoqué une hausse d’environ 60 % des cours du brut.
Le Brent a franchi les 100 dollars le baril dès le 11 mars. Tant que ce verrou maritime reste fermé, la pression sur le diesel européen ne faiblira pas. Le conflit entre Israël et l’Iran avait déjà été identifié comme un facteur de flamblée des prix bien avant que la situation ne dégénère à ce point.
L’Agence internationale de l’énergie recommande désormais des mesures d’urgence : télétravail, réduction des vitesses sur autoroute, circulation alternée. Des options que le gouvernement français n’a pas encore activées officiellement.

Ce que le gouvernement dit… et ce que ça signifie vraiment
Le gouvernement maintient qu’il n’y a pas de risque de pénurie « généralisée ». Il s’appuie sur la diversification des sources d’importation et les stocks stratégiques nationaux.
Mais entre les 1 057 stations à sec, le rationnement local à 10 litres, un diesel dégradé vendu par dérogation et des plafonds tarifaires qui s’effritent, la notion de « situation sous contrôle » demande une certaine souplesse sémantique.
Nicolas Goldberg, expert énergie chez Columbus Consulting et Terra Nova, résume le problème autrement sur Public Sénat : « Avec 7,5 milliards d’euros, qu’est-ce qu’on fait ? On subventionne l’ensemble des énergies renouvelables sur tout le territoire français, on équipe en véhicules électriques de nombreuses professions. » En clair : aider financièrement tous les automobilistes a un coût colossal, et les arbitrages sont douloureux.
Le gouvernement résiste à la pression d’agir massivement sur les prix, malgré des appels de plus en plus insistants. Sébastien Lecornu a annoncé des mesures ciblées pour les grands rouleurs, mais sans le dispositif de remise générale que beaucoup espéraient.
Que faire concrètement si vous avez besoin de faire le plein ?
Première chose : vérifier la disponibilité avant de partir. Le site penurie-carburant.fr recense en temps réel les stations en rupture sur tout le territoire. Prix-carburant.eu permet lui de localiser les stations encore approvisionnées les moins chères près de chez vous.
Évitez les stations TotalEnergies, qui concentrent les files d’attente les plus longues du fait de leur plafonnement. Préférez les hypermarchés, dont les dépôts sont souvent mieux alimentés.
Si vous êtes propriétaire d’un véhicule compatible, c’est peut-être le moment de regarder sérieusement du côté du bioéthanol E85, seul carburant encore sous la barre d’un euro. La conversion d’un moteur essence est possible et rentabilisée en quelques mois aux prix actuels.
Enfin, si vous circulez dans des zones d’altitude ou dans des régions encore touchées par le gel nocturne, soyez vigilant avec le carburant que vous achetez en ce moment. Le diesel vendu entre le 26 et le 31 mars peut ne résister qu’à 0 °C. Certaines stations ont été autorisées à écouler ce gazole non conforme — un risque réel pour les moteurs en cas de gel tardif.

Une crise qui dépasse largement le carburant
Cette pénurie est le symptôme d’une dépendance énergétique que la France n’a pas encore résolue. Importer la moitié de son diesel depuis des zones géopolitiquement instables, c’est s’exposer exactement à ce type de choc.
Les compagnies aériennes ont déjà répercuté la flamblée du kérosène sur leurs tarifs. Les transporteurs routiers subissent de plein fouet la hausse du diesel. Et les prix de nombreux produits du quotidien vont inévitablement grimper dans les semaines à venir, le coût du transport se répercutant sur tout ce qui se déplace par camion — c’est-à-dire presque tout.
La question des écarts de prix avec nos voisins européens, notamment l’Espagne qui bénéficie d’une TVA réduite sur le carburant, revient avec force dans le débat public. Michel-Édouard Leclerc lui-même a admis ne pas avoir pu tenir sa promesse d’une baisse de 30 centimes à la pompe.
Pour l’heure, Lecornu a annoncé un chèque de 153 euros pour les ménages les plus dépendants de leur véhicule. Une aide qui ne compensera qu’une fraction de la hausse subie depuis un mois.
La crise est là. Elle est réelle, chiffrée, documentée. Et tant que le détroit d’Ormuz reste bloqué, rien n’indique qu’elle soit sur le point de se résoudre.