Adieu le Babybel : après 70 ans en rayons, le groupe Bel mise 60 millions d’euros sur son petit frère
Un fromage que des millions de Français ont connu dans leur frigo vient de tirer sa révérence. Le Babybel Maxi, ce format de 200 grammes commercialisé depuis les années 1950, n’est plus produit depuis fin 2025. Et le groupe Bel ne compte pas s’arrêter là : il injecte 60 millions d’euros pour transformer son usine sarthoise en forteresse du Mini Babybel.
Un format historique avalé par son propre successeur
On pourrait croire que le Babybel Maxi a été victime de la concurrence ou d’un scandale sanitaire. Pas du tout. Son bourreau, c’est son petit frère. Le Mini Babybel, arrivé bien après dans les rayons, a progressivement grignoté toutes les parts de marché du format original. En langage marketing, on appelle ça de la cannibalisation. Et elle a été totale.

Les habitudes alimentaires des Français ont basculé vers le snacking et les portions individuelles. Les gros blocs de fromage à découper en famille ? De moins en moins de preneurs. Les petites portions emballées qu’on glisse dans un sac à dos ou une boîte à lunch ? La demande explose. Le Maxi n’avait tout simplement plus sa place dans cette nouvelle donne.
Et le Babybel Maxi n’est pas le seul à quitter la scène. Les grands formats Cousteron et Port-Salut produits sur le même site sarthois disparaissent également. Toute la ligne « pâtes pressées » de l’usine est en cours de réorganisation. Mais ce qui remplace ces anciens produits est autrement plus ambitieux.
Le Mini, de goûter d’enfant à snack planétaire
Si vous pensez encore que le Mini Babybel est juste un fromage pour les cartables des écoliers, vous avez raté un épisode. Le groupe Bel le positionne désormais comme un « snack sain par excellence », composé à 98 % de lait. Et cette stratégie dépasse largement les frontières françaises : le petit fromage rouge est aujourd’hui vendu dans plus de 50 pays, sur cinq continents.
D’ailleurs, saviez-vous que les plus grands consommateurs de Babybel ne sont pas les Français ? La petite coque en cire a conquis des marchés auxquels personne ne s’attendait. Aux États-Unis, les adultes le plébiscitent comme collation de bureau. En Asie, il séduit les sportifs qui cherchent une source de protéines facile à transporter.

« Le Mini Babybel s’est imposé comme une collation pour les adultes, plébiscitée autant pour la pause bureau que pour les randonnées », explique le groupe. Ce repositionnement vers les adultes actifs et les sportifs est la clé du succès. Un fromage qui passe du goûter de CP au trail en montagne, c’est un sacré pivot stratégique. Et ça explique pourquoi Bel est prêt à investir autant pour en produire davantage.
Cette tendance au snacking sain rejoint d’ailleurs les grandes tendances food de 2026. Mais concrètement, où va cet argent ?
60 millions d’euros et une ligne de production rapatriée des États-Unis
Voici le détail qui fait toute la différence : la seconde ligne de production installée depuis novembre 2025 à l’usine de Sablé-sur-Sarthe était initialement prévue pour les États-Unis. Bel a fait le choix de la rapatrier en France. Un investissement de 60 millions d’euros qui change la donne industrielle.
Avant cette nouvelle ligne, le site sarthois produisait environ 4 000 tonnes de Mini Babybel par an. Avec cet équipement supplémentaire, la capacité grimpe de plus de 10 000 tonnes. Faites le calcul : la production va plus que tripler. La mise en service complète est attendue pour fin 2026.
L’usine de Sablé-sur-Sarthe, qui emploie 600 salariés sur un site de 12 hectares, a fêté ses 60 ans en 2024. Elle disposait de l’espace nécessaire pour absorber ce projet colossal, un avantage logistique qui a pesé lourd dans la décision. Mais cette montée en puissance pose un défi humain considérable.
300 recrutements d’ici 2030 : le défi caché de cette transformation
Pour absorber cette montée en charge, l’usine devra renouveler la moitié de son effectif d’ici 2030. Cela représente près de 300 recrutements dans un bassin d’emploi sarthois qui n’a pas l’habitude de recruter à cette échelle dans l’agroalimentaire. Techniciens de maintenance, opérateurs de ligne, ingénieurs qualité : les profils recherchés sont variés.

Ce choix de produire en France plutôt qu’outre-Atlantique n’est pas qu’une question de patriotisme économique. Le Mini Babybel est déjà fabriqué en Slovaquie, au Canada et à Brookings dans le Dakota du Sud. Cette stratégie « multilocale » permet au groupe de produire au plus près de chaque marché. Résultat : Bel est protégé des turbulences commerciales et des droits de douane américains. Produire en Europe pour l’Europe, produire en Amérique pour l’Amérique.
L’usine d’Évron, en Mayenne, conserve d’ailleurs son rang de premier producteur mondial de Mini Babybel. La France reste donc le cœur névralgique de cette machine à fromage. Mais un sujet fâche encore.
L’emballage plastique, le talon d’Achille du Mini
On ne peut pas parler du succès du Mini Babybel sans aborder l’éléphant dans la pièce : son emballage individuel. Chaque petit fromage est enveloppé dans sa coque de cire, elle-même emballée dans un filet et un sachet. Multiplié par des milliards d’unités, le bilan plastique est conséquent. Les défenseurs de l’environnement le rappellent régulièrement.
Bel s’est fixé un objectif ambitieux : 100 % d’emballages recyclables ou compostables à domicile d’ici 2030. Des tests sont en cours pour remplacer certains matériaux. Le groupe a d’ailleurs déjà commencé à repenser l’emballage iconique du Babybel avec de nouvelles solutions.
L’aluminium utilisé pour le Kiri, autre marque phare du groupe, pourrait céder sa place à un papier spécial. Ce nouveau matériau devra être imperméable à l’eau, à l’air et au gras, tout en respectant les normes sanitaires ultra-strictes de l’agroalimentaire. Un casse-tête technique que les équipes R&D du groupe tentent de résoudre. Si Bel y parvient, ce sera un tournant pour tout le secteur du fromage industriel.
La fin d’une époque, le début d’une autre
Le Babybel Maxi aura donc vécu 70 ans. Sept décennies pendant lesquelles ce fromage rond a accompagné les apéros, les pique-niques et les plateaux de fromage dominicaux de millions de familles. Mais dans l’agroalimentaire comme ailleurs, les formats qui ne s’adaptent pas finissent par disparaître. L’évolution des habitudes alimentaires françaises ne pardonne pas.
Ce qui frappe dans cette histoire, c’est la vitesse de la bascule. Un produit peut dominer un rayon pendant des décennies et se faire éclipser par sa propre version miniature en quelques années. Le format snacking a gagné, et les géants de l’agroalimentaire l’ont bien compris.
Avec ses 60 millions d’euros investis, ses 300 emplois à créer et sa ligne de production rapatriée des États-Unis, Bel fait un pari massif sur la France. Le petit fromage à la coque rouge n’a jamais été aussi gros. Enfin, façon de parler.