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77 % d’absence : Jordan Bardella est le chef de groupe qui sèche le plus cette réunion clé au Parlement européen

Publié par Elodie le 12 Mai 2026 à 20:32

Il met en avant sa présence aux votes en séance plénière. Mais dans les coulisses du Parlement européen, là où se joue vraiment le travail législatif, le président des Patriotes pour l’Europe brille surtout par son absence. Et les chiffres révélés par La Lettre sont sans appel.

Jordan Bardella en gros plan, souriant légèrement, regard vers le haut

L’argument qui ne tient plus

Pendant des mois, Jordan Bardella a répondu aux accusations de « député fantôme » avec un chiffre : sa présence lors des votes en séance plénière. Un argument brandi à chaque polémique, devenu le bouclier de communication du président du RN. Face caméra, l’eurodéputé vote. L’honneur est sauf.

Sauf que ces séances publiques ne représentent qu’une fraction du travail parlementaire européen. Les votes n’interviennent qu’à la toute fin du processus législatif, quand tout est déjà ficelé. L’essentiel des négociations, des compromis et de la construction de l’agenda se joue bien en amont. Dans des commissions. Dans des réunions internes. Loin des caméras.

Et c’est précisément dans ces instances discrètes que le bât blesse. Il existe au Parlement européen une réunion qui concentre une grande partie du travail politique : la conférence des présidents. Elle rassemble les chefs de tous les groupes politiques. C’est là que se décide l’ordre du jour, que s’arbitrent les priorités, que se tranchent les désaccords. C’est, en quelque sorte, la salle des machines de l’institution.

Or selon des documents consultés par La Lettre, Jordan Bardella est le chef de groupe qui sèche le plus cette réunion stratégique. Et pas qu’un peu.

77 % d’absence : un record parmi les chefs de groupe

Depuis son arrivée à la tête du groupe Patriotes pour l’Europe en juillet 2024, Jordan Bardella a été absent de 77 % des réunions de la conférence des présidents. Autrement dit : sur dix réunions, il n’en a honoré que deux ou trois de sa présence. Un taux qui le place très loin devant — ou plutôt très loin derrière — tous ses homologues.

Siège vide à la conférence des présidents du Parlement européen

Pour mesurer l’écart, il suffit de comparer. Valérie Hayer, qui préside le groupe Renew, et Iratxe García Pérez, cheffe des sociaux-démocrates, ne dépassent pas 20 % d’absence à ces mêmes réunions. Même Manfred Weber, patron du Parti populaire européen (PPE), pourtant régulièrement remplacé, affiche un taux d’environ une absence sur deux. C’est beaucoup. Mais c’est encore 27 points de moins que Bardella.

Quand le président des Patriotes n’est pas là, c’est sa vice-présidente Kinga Gál qui le remplace. Eurodéputée hongroise proche de Viktor Orbán, elle assure l’intérim dans une instance où se décident pourtant les priorités législatives du Parlement. Une délégation quasi permanente qui interroge sur le poids réel du groupe dans les arbitrages européens.

Mais un détail supplémentaire éclaire le fonctionnement de cette absence chronique. Et il en dit long sur les priorités réelles de l’eurodéputé français.

Présent à Strasbourg, absent à Bruxelles

Selon La Lettre, Jordan Bardella se déplace surtout lorsque la conférence des présidents a lieu à Strasbourg. Pourquoi ? Parce que ces sessions coïncident avec les séances plénières, celles qui sont filmées, médiatisées, relayées. Celles où l’on vote. Celles qui alimentent les statistiques de présence mises en avant par le RN.

À Bruxelles, en revanche — là où se tient le gros du travail législatif au quotidien —, le chef du groupe Patriotes brille par son absence. Le schéma est limpide : présence quand les caméras tournent, absence quand il faut négocier dans l’ombre.

Ce constat ne surprendra pas ceux qui suivent de près l’activité des eurodéputés RN depuis plusieurs mandats. Le parti a longtemps été accusé de toucher les indemnités européennes sans participer réellement au travail parlementaire. Un reproche que l’usage controversé de fonds européens par le parti n’a fait que renforcer au fil des années.

Mais la conférence des présidents n’est pas le seul angle mort dans l’agenda du président du RN. Son assiduité dans une autre instance réserve aussi des surprises.

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Un tiers de présence en commission des affaires étrangères

Jordan Bardella siège à la commission des affaires étrangères du Parlement européen depuis le début de cette législature. Un poste stratégique, surtout dans le contexte géopolitique actuel, entre guerre en Ukraine, tensions avec la Russie et recomposition des alliances internationales.

Salle de commission vide au Parlement européen à Bruxelles

Pourtant, selon La Lettre, l’eurodéputé n’a participé qu’à 11 réunions sur 32 depuis le début de son mandat. Soit un taux de présence d’environ un tiers. Deux réunions sur trois sans le président du groupe Patriotes pour l’Europe, dans une commission qui traite directement des sujets sur lesquels le RN prend régulièrement position dans les médias français.

C’est un paradoxe que les adversaires du RN ne manqueront pas d’exploiter. Le parti qui dénonce l’impuissance européenne et promet de « rendre la parole aux nations » est dirigé au Parlement par un homme qui ne participe pas aux instances où cette parole se construit concrètement.

La défense du RN : un « cas particulier »

Du côté du Rassemblement national, on assume une situation décrite comme « particulière ». L’argument : Jordan Bardella cumule deux fonctions lourdes — la présidence de son parti en France et celle d’un groupe politique au Parlement européen. Un double mandat informel qui expliquerait, selon son entourage, les absences répétées à Bruxelles.

Son entourage met également en avant ses prises de parole en hémicycle, présentées comme nombreuses et percutantes. Autrement dit : Bardella parle, même s’il ne négocie pas. Il occupe la tribune, même s’il déserte la table des négociations.

L’argument du double agenda n’est pas absurde en soi. Diriger un parti français à deux ans d’une élection présidentielle majeure demande du temps. Mais il pose une question que le RN préférerait sans doute éviter : si le mandat européen est incompatible avec la présidence du parti, pourquoi l’avoir accepté ?

D’autant que Marine Le Pen, elle-même ancienne eurodéputée, avait déjà essuyé des critiques similaires lors de ses propres mandats au Parlement européen. Le reproche d’utiliser Strasbourg comme tremplin national sans s’investir dans le travail législatif est un classique du débat politique français sur les europhobes élus au Parlement européen.

Une présidence « light » qui pose question

Au-delà du cas Bardella, ces chiffres interrogent sur le fonctionnement même du groupe Patriotes pour l’Europe. Avec un président absent trois fois sur quatre aux réunions stratégiques, c’est toute la capacité d’influence du groupe qui est en jeu. Les compromis se construisent dans ces instances. Les alliances s’y nouent. Les textes s’y amendent avant même d’arriver en séance publique.

En déléguant systématiquement à Kinga Gál, Bardella confie de fait les clés de son groupe à une eurodéputée hongroise alignée sur les positions de Viktor Orbán. Un choix qui n’est pas neutre politiquement et qui pourrait à terme poser des questions de cohérence au sein d’une formation qui revendique la souveraineté nationale française comme boussole.

Pour l’heure, ces révélations risquent surtout d’alimenter le débat autour de la crédibilité européenne du RN, alors que le parti se positionne comme une force de gouvernement pour 2027. Ses adversaires politiques ne manqueront pas de rappeler ces 77 % d’absence quand viendra le temps de parler bilan.

Car au fond, la question est simple : peut-on prétendre réformer l’Europe depuis un fauteuil vide ?

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