« Décision irrévocable » : Glucksmann refuse la primaire et vise une autre stratégie pour battre le RN en 2027
Alors que la gauche française s’interroge sur la meilleure façon de se rassembler avant la prochaine présidentielle, Raphaël Glucksmann a tranché. Sur le plateau de TF1, ce jeudi, le coprésident de Place Publique a martelé qu’il ne participerait pas à une primaire. Mieux : il a dévoilé une stratégie alternative portée par une quarantaine d’élus, qui entend s’adresser bien au-delà de l’électorat traditionnel de gauche. Un pari risqué, alors que les derniers sondages placent le Rassemblement national largement en tête.
Pourquoi Glucksmann claque la porte de la primaire

L’eurodéputé n’a pas mâché ses mots. « C’est une décision mûrement réfléchie et totalement irrévocable. Ce dont on a besoin, c’est de clarté », a-t-il insisté devant les caméras. En une phrase, il écarte des semaines de spéculation sur un éventuel revirement de sa part.

Son argument central tient en une formule cinglante : avec une primaire, « la gauche parlera à la gauche, comme d’habitude ». Un entre-soi électoral qui, selon lui, laisse le champ libre aux deux candidats capables de mobiliser au-delà de leur camp. « Dans le même temps, vous aurez Jean-Luc Mélenchon et Jordan Bardella qui feront campagne en parlant aux Français », prévient-il.
Derrière le refus de principe, il y a aussi un constat froid sur les divisions internes. Glucksmann rappelle qu’« il n’y a pas de possibilité d’alliance ou de primaire avec la France insoumise, parce que ce sont des lignes politiques différentes ». Autrement dit, une primaire sans LFI n’en serait pas vraiment une — et avec LFI, elle serait ingérable. L’impasse est totale, et 63 % des Français se disent d’ailleurs prêts à faire barrage au mouvement de Mélenchon.
La coalition fantôme de 40 élus qui prépare 2027
Le député européen ne se contente pas de dire non. Il s’appuie sur une initiative lancée samedi dernier par une quarantaine d’élus de gauche et écologistes. Parmi eux, des poids lourds : Boris Vallaud, patron des députés socialistes, et l’ancien candidat écologiste Yannick Jadot. Ensemble, ils appellent à « construire un projet crédible et mobilisateur » face à l’avance du RN.

« On est d’accord sur le fond, on veut construire une offre politique. Notre but, ce n’est pas d’être premier ou l’épicentre de la gauche, ça ne nous intéresse pas, c’est de gagner en 2027 », précise Glucksmann. Le vocabulaire est révélateur : « offre politique », « gagner » — on est dans le registre entrepreneurial, pas dans la liturgie partisane. Le groupe veut parler « aux Françaises et aux Français », pas aux militants.
Glucksmann rappelle d’ailleurs avoir posé les premières briques il y a des mois, en appelant à une plateforme commune axée sur le travail de fond. L’objectif : sortir du schéma classique où les partis de gauche s’affrontent sur des symboles avant de se retrouver affaiblis au premier tour. Le pari, c’est que la crédibilité programmatique fera plus qu’un adoubement par primaire. Reste à savoir si cette coalition informelle a les moyens de peser face à un RN donné en tête dans tous les scénarios.
Prix du carburant, superprofits : les premiers marqueurs concrets
Pour donner chair à cette « offre politique », Glucksmann a dégainé un sujet qui touche directement les Français au portefeuille : le prix de l’essence. Il plaide pour une taxation des « superprofits » réalisés par les entreprises pétrolières grâce à la guerre au Moyen-Orient. L’objectif serait de financer des mesures d’accompagnement ciblées pour les ménages les plus touchés par la hausse des prix à la pompe.
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L’eurodéputé se dit également favorable à des « aides ciblées » de l’État plutôt qu’à des mesures universelles. Un positionnement qui le distingue de LFI, plus enclin aux dispositifs massifs. C’est aussi un signal envoyé aux électeurs modérés : la gauche qu’il défend sait compter, et ne promet pas tout à tout le monde. À l’heure où la facture énergétique reste un sujet brûlant, cette ligne pourrait trouver un écho au-delà du camp progressiste.
Quant à la crise énergétique plus large, Glucksmann en fait un cas d’école de ce que devrait produire sa plateforme commune : des réponses de fond, élaborées collectivement, plutôt que des slogans de campagne improvisés trois mois avant le scrutin. Un idéal séduisant sur le papier, mais qui se heurtera tôt ou tard à la question du leadership.
Et la candidature dans tout ça ?
Interrogé frontalement sur une éventuelle candidature à la présidentielle, Glucksmann botte en touche avec méthode. « Ce n’est pas le moment », répond-il. « On n’est pas dans un bal d’ego, on aura la responsabilité de choisir la personne la mieux placée pour gagner en 2027. » La formule est calibrée : elle ne ferme aucune porte tout en évitant de braquer les partenaires de sa coalition naissante.
Cette prudence contraste avec d’autres personnalités de gauche. François Hollande a déjà officialisé ses ambitions pour 2027, tandis que d’autres figures du camp gouvernemental ne cachent plus leurs intentions. Dans ce contexte, le « pas maintenant » de Glucksmann est aussi une arme tactique : laisser les ego s’entrechoquer pendant que lui construit un socle programmatique.
Mais le temps joue contre lui. Jordan Bardella domine sondage après sondage, et chaque mois qui passe sans candidat identifié à gauche renforce l’idée d’un camp éclaté. Certaines analyses suggèrent même qu’Édouard Philippe pourrait être le seul vrai rempart face au RN — un scénario cauchemardesque pour la gauche.
Le vrai pari de Glucksmann
En refusant la primaire, Raphaël Glucksmann fait un calcul audacieux. Il estime que le mécanisme même de la primaire — ses débats internes, ses compromis idéologiques, sa mobilisation limitée aux sympathisants — est une machine à fabriquer des candidats qui plafonnent au premier tour. L’histoire récente lui donne quelques arguments : Benoît Hamon en 2017, sorti victorieux d’une primaire PS avant de récolter 6,36 % des voix.
Sa stratégie alternative repose sur un postulat : en 2027, la gauche ne gagnera pas en additionnant ses chapelles, mais en proposant un projet qui parle aux déçus du macronisme et aux abstentionnistes. Un pari qui suppose de résister à la pression médiatique pour une candidature rapide, et de maintenir une coalition hétérogène sans structure formelle. Avec 8 Français sur 10 qui jugent le macronisme comme un échec, le réservoir de voix existe théoriquement. Encore faut-il aller les chercher — et sur ce point, la « décision irrévocable » de Glucksmann n’est que le tout premier pas.