Le maire LFI de Saint-Denis décroche le portrait de Macron, a-t-il seulement le droit ?
Bally Bagayoko, le nouveau maire LFI de Saint-Denis, a décidé de retirer le portrait officiel d’Emmanuel Macron de son bureau à la mairie. « Je l’ai mis dans un coin », assume-t-il, estimant que ce n’est « pas un manquement républicain ». Un geste rare, qui relance une question que peu de Français se posent : est-on vraiment obligé d’afficher la photo du président dans une mairie ? La réponse est bien plus étonnante qu’on ne le croit.

Un geste politique assumé à Saint-Denis
Le maire de Saint-Denis ne s’en cache pas. Pour lui, le vrai « manquement républicain » ne se joue pas sur un mur, mais dans les politiques publiques. « Le manquement républicain est du côté de l’État qui ne corrige pas les inégalités », a-t-il déclaré. Un discours qui n’est pas la première sortie remarquée de cet élu, habitué à faire parler de lui depuis son élection.
Le geste a immédiatement provoqué des réactions en chaîne dans la classe politique. Certains y voient une provocation, d’autres un non-événement. Bally Bagayoko, qui a déjà été filmé faisant un bras d’honneur peu après son investiture, cultive un style de rupture. Lilian Thuram a d’ailleurs pris sa défense publiquement face aux attaques visant l’élu.
Mais au-delà de la polémique, une question juridique mérite d’être tranchée. Ce portrait présidentiel dans les mairies, c’est une obligation légale… ou juste une habitude ?
Ce que dit (vraiment) la loi sur le portrait du président

Spoiler : rien. Absolument rien. Aucun texte de loi en vigueur n’oblige les maires à afficher le portrait du président de la République dans leur bureau ou dans le hall de la mairie. Une proposition de loi a bien été déposée en 2023 pour rendre cette pratique obligatoire, mais elle n’a jamais été examinée par le Sénat. Elle est donc restée lettre morte.
En d’autres termes, Bally Bagayoko est parfaitement dans son droit. Décrocher le portrait de Macron n’expose le maire à aucune sanction, aucune poursuite, aucun rappel à l’ordre juridique. On parle bien d’une tradition, pas d’une règle. Mais alors, d’où vient cette tradition si ancrée que tout le monde la croit obligatoire ? Il faut remonter bien plus loin qu’on ne l’imagine.
Louis-Philippe, le roi qui a tout lancé
Cette habitude ne date pas de la Ve République, ni même de la IIIe. Elle remonte au XIXe siècle, sous la monarchie de Juillet. Le premier chef d’État à installer ses bustes et portraits dans les mairies et les préfectures s’appelait Louis-Philippe. Il a régné de 1830 à 1848.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’objectif n’était pas un culte de la personnalité. C’était un outil de gouvernance symbolique. Quand le portrait du roi trônait dans une mairie, cela signifiait que le chef de l’État veillait sur le fonctionnement des institutions locales. Un rappel visuel de l’autorité centrale, jusque dans les villages les plus reculés de France.
Le successeur de Louis-Philippe va pourtant prendre le contre-pied total de cette approche. Et ce qui se passe ensuite est un vrai retournement historique.
De Napoléon III à la photo officielle : le tournant
En 1848, Louis Napoléon Bonaparte devient le premier président français élu au suffrage universel. À l’époque, on fait très attention à ne placer son portrait nulle part. L’idée : montrer qu’un président, c’est un citoyen comme un autre. Pas un monarque.
Sauf que ce même président va rapidement devenir empereur, sous le titre de Napoléon III. Et c’est lui qui innove radicalement : il est le premier chef d’État français à réaliser un portrait photographique officiel. L’usage se répand de placer cette photo dans les mairies et les lieux publics. Mais — et c’est le point crucial — toujours sans aucune obligation légale.
Quand la République revient après la chute du Second Empire, on pourrait s’attendre à ce que la pratique disparaisse. Après tout, la République se construit en opposition à l’Empire. Étonnamment, il n’en est rien. Le rituel survit au changement de régime.
Adolphe Thiers et le livre qui ne quitte plus le cadre
Au début des années 1870 naît la IIIe République. Son premier président s’appelle Adolphe Thiers. L’une de ses premières décisions symboliques : commander un portrait officiel. On l’y voit en costume, la main posée sur un livre. Ce détail va devenir un classique. Depuis Thiers, le livre apparaît dans la quasi-totalité des portraits présidentiels officiels, jusqu’à ceux de nos jours.
La photo est envoyée dans les mairies. Les maires l’accrochent. Mais là encore, personne ne les y oblige. C’est un geste volontaire, un rituel républicain qui se transmet d’une mandature à l’autre. Un peu comme serrer la main de ses administrés le jour du marché : personne ne vous y force, mais tout le monde le fait. Il faudra attendre une période très sombre de l’histoire de France pour que cette tradition devienne, une seule et unique fois, une obligation.
La seule fois où c’était obligatoire — et ça en dit long
En 1940, le maréchal Pétain devient chef de l’État français. Le régime de Vichy, qui n’est plus une République mais un régime autoritaire, adopte une loi imposant le portrait de Pétain dans toutes les mairies et tous les bâtiments publics de France. C’est la seule et unique fois dans l’histoire du pays où afficher le portrait du chef de l’État a été une obligation légale.
Un véritable culte de la personnalité, assumé et organisé par le pouvoir. Depuis la Libération et le retour de la République, cette obligation n’a jamais été rétablie. Les symboles républicains dans les mairies restent un sujet sensible, mais la photo du président, elle, demeure une tradition libre.
C’est d’ailleurs précisément pour cette raison que le geste de Bally Bagayoko est si intéressant politiquement. Il exploite une zone grise que presque personne ne connaît. Le maire de Saint-Denis ne viole aucune loi. Il brise simplement un code tacite que la plupart des Français croient gravé dans le marbre.
Un geste rare, mais pas inédit
Si le retrait du portrait présidentiel reste extrêmement rare, Bally Bagayoko n’est pas le premier à le faire. Quelques maires, souvent issus de l’opposition au pouvoir en place, ont déjà posé ce geste symbolique par le passé. La différence, c’est que l’élu de Saint-Denis multiplie les décisions clivantes depuis son arrivée, du désarmement de la police municipale aux prises de position frontales contre le gouvernement.
Son nom revient régulièrement dans les médias, et cette nouvelle polémique s’inscrit dans un bras de fer plus large entre certains élus locaux LFI et l’exécutif macroniste. Le gouvernement avait d’ailleurs déjà alerté le maire sur d’autres sujets.
Au final, ce que révèle cette affaire, c’est surtout l’incroyable pouvoir des traditions non écrites en France. Un portrait accroché au mur depuis près de deux siècles finit par avoir force de loi dans l’esprit collectif. Jusqu’au jour où quelqu’un décide de le décrocher — et que tout le monde réalise que personne ne peut l’en empêcher.