Affaire libyenne : Sarkozy a retourné son bras droit contre lui, et Guéant a encore « des choses à dire »
Au procès en appel du financement libyen de sa campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy a fait un choix risqué : charger ses anciens collaborateurs pour se dédouaner. Problème, son plus fidèle lieutenant, Claude Guéant, n’a pas encaissé le coup en silence. Et ce qu’il a commencé à révéler pourrait bien enterrer la stratégie de l’ancien président.
Un procès en appel sous haute tension
Nicolas Sarkozy est de retour à la barre ce mercredi 29 avril dans l’affaire qui empoisonne sa vie politique depuis plus d’une décennie. Condamné en première instance pour « association de malfaiteurs » dans le cadre du financement libyen de sa campagne de 2007, l’ancien chef d’État joue gros dans ce procès en appel. Les preuves accumulées par l’accusation sont multiples, et la marge de manœuvre se réduit considérablement.

Face à ce mur de charges, Sarkozy a fait un calcul simple : puisqu’il ne peut pas nier l’existence des faits, il doit prouver qu’il n’en était ni l’instigateur ni le complice. Il lui faut un responsable. Et le nom qui revenait le plus naturellement était celui de Claude Guéant, son ancien directeur de cabinet, lui-même condamné à six ans de prison ferme en première instance.
Ce que personne n’avait anticipé, c’est la violence de la charge. Et surtout la riposte qu’elle allait provoquer.
« Un coup de poing dans l’estomac »
À la barre, Nicolas Sarkozy n’y est pas allé de main morte. Il a d’abord qualifié de « faute » les rencontres entre Guéant, Brice Hortefeux et Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et numéro 2 du régime libyen. Senoussi, condamné en France pour terrorisme et visé par un mandat d’arrêt international, est au centre du « pacte de corruption » décrit par l’accusation : une aide juridique en sa faveur contre de l’argent liquide libyen pour financer la campagne.
Puis l’ancien président a franchi un palier supplémentaire. Il a sous-entendu que Guéant ait pu agir pour son propre enrichissement personnel. « J’ai été surpris, interloqué, parfois j’ai eu l’impression de ne pas avoir affaire à la même personne », a-t-il lâché devant la cour, évoquant « des éléments apparus dans le dossier qui ne pouvaient pas relever de son travail ».

Pour Claude Guéant, 81 ans et absent du procès pour raisons de santé, ces mots ont été insupportables. Son avocat, maître Philippe Bouchez El Ghozi, a décrit sur RTL l’effet de cette défausse comme « un coup de poing dans l’estomac ». L’homme qui a servi Sarkozy pendant des décennies, « scandalisé » de voir « sa probité mise en cause », a décidé de sortir du silence.
Et c’est là que la stratégie de l’ancien président a commencé à se retourner contre lui.
La riposte méthodique de Claude Guéant
Dans deux attestations lues par son avocat les 14 et 21 avril, Claude Guéant a méthodiquement dynamité la ligne de défense de son ancien patron. Sa version est limpide : jamais il n’a agi seul, et Sarkozy savait tout.
Premier point : il affirme avoir « forcément » informé Nicolas Sarkozy de sa rencontre avec Senoussi, même si cela n’a pas été fait « immédiatement ». Deuxième point, plus dévastateur encore : il raconte une scène précise lors d’un dîner officiel en juillet 2007 entre Sarkozy et Mouammar Kadhafi. L’ancien chef d’État l’aurait fait venir à sa table pour lui demander de s’occuper du cas Senoussi.
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« Claude, voyez cela », lui aurait lancé Nicolas Sarkozy. Trois mots qui, s’ils sont avérés, prouvent que le président de la République était personnellement à la manœuvre. Enfin, Guéant assure que ses divers voyages en Libye ont été effectués à la demande du président élu. Pas de sa propre initiative.
Face à ces révélations, Sarkozy a opposé un « démenti le plus formel ». Mais les démentis ne suffisent plus quand l’accusateur est l’homme qui partageait votre bureau depuis trente ans.
Pourquoi la défense de Sarkozy ne tient plus
En chargeant Guéant, l’ancien président s’est enfermé dans un piège logique dont il peine à sortir. Le « pacte de corruption » décrit par l’accusation concerne la période où Nicolas Sarkozy était ministre de l’Intérieur — un poste souvent décrit comme celui de « l’homme le mieux informé de France ». Claude Guéant était alors son directeur de cabinet. L’idée que ce dernier ait pu mener des tractations de cette ampleur avec un responsable libyen recherché par la justice, sans que son ministre en sache quoi que ce soit, défie le bon sens.

Les deux hommes ont gravi ensemble chaque échelon du pouvoir. Après l’élection de 2007, Sarkozy a nommé Guéant au poste stratégique de secrétaire général de l’Élysée, avant de le faire ministre. Un parcours qui témoigne d’une confiance totale. D’ailleurs, jusqu’en première instance, l’ancien chef d’État décrivait lui-même Guéant comme un « honnête homme ». Aujourd’hui, il en dresse un portrait peu flatteur. Ce revirement brutal n’échappe à personne dans la salle d’audience.
Surtout, en faisant porter le chapeau à son ancien bras droit, Sarkozy s’est privé d’un paratonnerre très confortable. En première instance, Guéant avait affirmé n’avoir pas tenu Nicolas Sarkozy informé des tête-à-tête clandestins avec Senoussi. Une déclaration qui protégeait directement l’ancien président. Mais après avoir été lâché par son mentor, Guéant est revenu sur cette version protectrice.
« Il en a encore sous le pied »
La question qui hante désormais le camp Sarkozy est simple : jusqu’où Claude Guéant est-il prêt à aller ? Après sa première attestation, il n’a pas hésité à en rédiger une deuxième pour maintenir ses propos face aux démentis. « Je suis désolé de dire que là encore Nicolas Sarkozy se trompe », a-t-il écrit alors que l’ancien président niait la scène du dîner avec Kadhafi.
Plus cinglant encore : « Nicolas Sarkozy dément m’avoir connu avant 2002, malgré ses facultés de mémoire exceptionnelles (il se dit volontiers hypermnésique), il se trompe. » Le ton est posé, presque clinique, mais la charge est dévastatrice. Chaque démenti de Sarkozy est accueilli par une correction factuelle de Guéant.
Son avocat a été très clair au micro de RTL le 15 janvier : son client en a « encore sous le pied ». Et des éléments du dossier viennent appuyer cette menace. Dans une conversation téléphonique enregistrée en 2013 lors de l’enquête, Guéant confiait à sa fille savoir « quelques petits trucs quand même » pour se protéger. Sa fille lui répondait alors : « Ce serait bien qu’un jour tu les balances… » Avant d’insister dans un autre échange : Sarkozy « a intérêt à se méfier parce que le jour où tu vas décider de balancer, tu vas voir… »
Ce jour est arrivé. Et c’est Nicolas Sarkozy lui-même qui l’a provoqué en retournant son arme contre celui qui le protégeait depuis des années. Quand on traite aussi mal ses amis, nul besoin d’ennemis. L’ancien président devra, ce mercredi, trouver des preuves solides pour contredire son ancien lieutenant. La tâche s’annonce particulièrement ardue, d’autant que Carla Bruni est elle-même dans le viseur de la justice dans cette même affaire.